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Interventions

Réconcilier les deux France : le changement par la politique

10 mars 2004

En mars 2004 , Laurent Fabius lance la réflexion sur le projet socialiste. Pour redonner espoir à cette « seconde France » en mal d’avenir, il énonce les quatre priorités pour une action de gauche : l’emploi, la protection sociale, l’Ecole, et l’habitat. Il revient également sur l’importance de la recherche, sur l’internationalisme et sur l’Europe.

« Le changement par la politique » ? C’est possible et j’y crois.

Je crois en effet que nous entrons à nouveau dans une ère où la politique, au sens où la gauche démocratique l’a toujours entendue, c’est-à-dire la politique comme transformation sociale, retrouve sa légitimité et même son urgence. Ce n’est pas le discours aujourd’hui dominant mais je l’estime pourtant conforme à la vérité. C ’est donc celui que je vous tiendrai. Je suis particulièrement heureux de le faire ici, à l’Ecole normale supérieure, car j’aime cette Ecole qui m’a formé et chacun sait ce que le socialisme français, plusieurs de ses grandes figures, doivent à ce lieu. Je crois à l’esprit des institutions, à la mémoire des lieux, et c’est pourquoi je suis particulièrement touché d’être avec vous ce soir.

Deux France

Je partirai d’un sentiment fort et d’un constat, renforcé par mes rencontres nombreuses en cette période électorale : l’actuel gouvernement sous-estime gravement la désespérance qui affecte la société française. Les symptômes de cette désespérance sont pourtant visibles : ils ont pour noms abstention, tendance au vote pour les partis extrêmes, peur des réformes, incivilité et insécurité, montée des communautarismes.

Cette sourde dissidence ne tient pas à je ne sais quel esprit chagrin de nos concitoyens, mais à un phénomène objectif : le progrès ne profite plus à tous. Il n’est plus partagé. Résultat : il y bien aujourd’hui deux France. Mais ces deux France ne sont pas, contrairement à ce qu’affirment certains avec mépris, celle d’en haut - les élites de Paris - et celle d’en bas - le peuple de la province -. Et pas non plus celle qui opposerait le public au privé. Non, la vraie coupure est entre la France qui envisage son avenir et celui de ses enfants avec confiance, et puis, de l’autre, une France dépossédée de son destin et comme privée d’espérance.

Cette seconde France n’est pas composée seulement des exclus et des sans droits, dont le nombre s’est accru depuis deux ans sous l’effet de la politique gouvernementale ; c’est aussi celle des couches populaires, des ouvriers et des employés, des petits agriculteurs ; celle d’une partie des classes moyennes. Tous ceux qui se disent : mes enfants vont « ramer » dans des collèges difficiles, ils habiteront dans des cités ou des quartiers dégradés, dans des logements toujours plus chers, ils « galèreront » de petits jobs en petits jobs, ils n’auront peut-être pas la couverture maladie dont nous avons, nous, bénéficié, et certainement pas la retraite qui a été la nôtre.

Cette seconde France en mal d’avenir, qui est la première par le nombre, considère que les hommes - et les femmes - politiques restent sourds à son désarroi et n’agissent pas réellement pour elle. Qu’ils sont impuissants à changer les choses.

L’effet de cette dissidence sourde, c’est ce que certains - reprenant dans un tout autre contexte un terme apparu il y a 40 ans - appellent la société bloquée. Oui, la société est bloquée quand une large fraction des citoyens ne trouve pas sa place dans le mouvement qu’on lui dessine. La politique est impuissante quand elle refuse d’affronter ces difficultés, alors que c’est sa principale raison d’être : faire que la Nation réussisse pour que tous ses citoyens réussissent ensemble.

Au début du XXème siècle, le prolétariat était tenu en lisière de la société, privé de ses droits économiques, sociaux, civils : « classes laborieuses, classes dangereuses ». C’est l’honneur de la gauche, par l’action politique et syndicale, d’avoir progressivement permis l’intégration des travailleurs dans la société, libérant ainsi la marche en avant de la nation tout entière.

En ce début du XXIème siècle, les individus sont constamment renvoyés à eux-mêmes, dans leurs succès comme dans leurs échecs, et une large fraction de la population se sent en déshérence : « couches défavorisées, couches désespérées ». La mission de la gauche est de remettre en marche la machine à fabriquer du progrès pour ceux-là et de créer ainsi une dynamique nouvelle pour la société toute entière.

Les moteurs grippés du progrès social

Je m’arrête un instant sur cette analyse. Ce qui a produit, depuis la Seconde Guerre Mondiale , la force de la plupart des grands pays européens, et singulièrement de la France, c’est un processus puissant et continu de rapprochement des conditions et des modes de vie. Ce rapprochement reposait sur quatre moteurs principaux.

D’abord, la constitution de la société salariale. Des millions de travailleurs se sont vu offrir des perspectives grâce au développement de l’emploi salarié, dans le cadre d’un droit du travail protecteur . Pour eux, c’en était fini de l’insécurité de l’emploi à façon ou journalier, sans anticipation possible du lendemain. On a oublié à quel point ceci a constitué une révolution de leur vie.

Deuxième moteur, la création et l’extension de la protection sociale. Avec, comme conséquence, la garantie contre l’aléa , souvent vital, que représentaient le chômage, l’accident du travail, la maladie ou la vieillesse. Avec comme autre effet, tout aussi puissant, la redistribution des revenus grâce aux transferts sociaux.

Le troisième moteur a été l’ascension sociale par l’école de la République. Sans doute notre système éducatif était-il très sélectif, mais il permettait le repérage des enfants du peuple les plus méritants. Même si les diplômes étaient rares, l’instruction de base, relayée par le plein emploi, garantissait l’intégration. Par la suite, depuis une trentaine d’années, le système éducatif a connu un fantastique changement d’échelle avec l’accomplissement d’une école de masse.

Enfin, le développement des politiques sociales d’accompagnement, notamment en matière de logement, a permis de transformer le cadre de vie des couches populaires en mettant à leur portée des éléments de confort matériel et de modernité culturelle dont elles avaient été privées. Le développement progressif de la consommation de masse, rendue possible par le progrès social, a amplifié le phénomène. Malgré la crise des années 70, ce mouvement ne s’est pas totalement interrompu. La gauche y est pour beaucoup : elle a fait preuve de volontarisme politique pour l’école, la recherche, la culture, les industries nationales, à travers des politiques « classiques » plus toujours adéquates dans les années 80.

Or voilà que tous ces mécanismes de rapprochement et d’égalisation des conditions se sont peu à peu grippés. Là est la rupture.

La crise de l’emploi a sapé les bases de la société salariale. Chômage et recul de l’emploi industriel ; développement de la précarité ; souffrance au travail, à travers l’émergence de nouvelles pénibilités liées à l’accélération des rythmes et des cadences. Quand j’entends certains imputer avec certitude aux 35 heures la dévaluation du travail, je me dis : c’est beaucoup d’assurance ! Sous le gouvernement Jospin, nous avons tout mobilisé pour l’emploi et nous avons obtenu des résultats (1 million de chômeurs en moins, 2 millions d’emplois créés). N’est-ce pas plutôt la succession des CDD proposés aux jeunes, la multiplication des plans sociaux, la mise à l’écart des salariés de plus de 50 ans, l’explosion des inégalités internes à l’entreprise, n’est-ce pas surtout cela qui a abîmé la valeur travail et érodé la confiance des salariés dans leurs employeurs ? Car on a assisté depuis 15 ans à un transfert du risque économique de l’actionnaire vers le salarié, en oubliant que dans la société du savoir et de l’information, l’actif principal des entreprises c’est la valeur de leurs salariés.

Le deuxième moteur, la sécurité sociale, se retrouve à son tour déstabilisé. Son assise financière s’est dégradée avec le chômage de masse, le vieillissement de la population et la dérive des dépenses de santé. Les déficits se creusent et l’effet redistributif est remis en cause.

L’Ecole, elle aussi, est en difficulté. Elle connaît une sorte de crise de croissance. Les couches populaires se sentent comme trahies par une école qui leur a ouvert ses portes beaucoup plus largement qu’avant mais ne leur permet plus l’ascension sociale espérée. Au lycée, les enfants des classes populaires restent orientés massivement vers les filières technologiques et professionnelles, Dans le supérieur, les filières courtes les plus qualifiantes et les grandes écoles les plus prestigieuses, leur sont généralement fermées (7% y accèdent contre 20% il y a 40 ans). au profit de premiers cycles généralistes où, trop souvent, ils échouent. Pour la première fois après des décennies de progression, « les indicateurs éducatifs » stagnent depuis 1995. Quant à la politique culturelle, elle est de moins en moins une politique, avec ce que ce terme implique de dessein, de vision et de moyens : le temps est loin où ses promoteurs, les Vilar, Malraux et Lang, voulaient avec vigueur et puissance conjuguer « peuple et culture ».

Enfin, le cadre de vie des couches populaires et d’une large partie des classes moyennes s’est dégradé. Outre les zones rurales, souvent en proie à la désertification et menacées par le recul des services publics, trois catégories de territoires se « distinguent » : d’un côté, les centres-villes et les banlieues aisées, inaccessibles au plus grand nombre ; de l’autre, les « cités », dont la population s’est appauvrie et qui sont devenues le symbole des échecs de l’intégration. Entre les deux, un espace périurbain, dont les habitants souffrent du sous-équipement, de l’insuffisance des transports en commun et redoutent de tomber dans la relégation des cités.

Cette panne des moteurs du progrès est durement ressentie par cette partie de la population qui ne parvient pas à rattraper et à s’intégrer à « l’autre France », celle qui, fort heureusement, a su, souvent brillamment, suivre le rythme qu’impose désormais à notre économie la mondialisation et sa révolution technologique. Le décrochage est d’autant plus brutal qu’au même moment, à travers les mass-media et la publicité, la société s’est homogénéisée dans sa représentation d’elle-même. A quelque couche que vous apparteniez aujourd’hui, vous éprouvez à peu près les mêmes aspirations et les mêmes désirs d’être et d’avoir. La frustration de ne pas y accéder est d’autant plus pénible.

Un choix fondateur : l’égalité

A ces différentes crises, il n’existe pas de cause unique. Mais l’enjeu essentiel - et ma réflexion ici - est moins l’analyse de cette crise de la « fabrique à progrès » que notre capacité d’y remédier. Je suis convaincu qu’il existe des réponses. Des réponses politiques au sens où elles relèvent largement de l’action publique et de ses effets d’entraînement. Et la gauche me paraît, des différentes forces politiques, celle qui peut apporter les meilleures.

Encore faut-il que la gauche respecte, sous des formes nouvelles, sa promesse initiale : ouvrir un avenir commun à l’ensemble de la population en agissant mieux et davantage pour ceux qui ne se voient plus d’avenir. Bref, il s’agit de réconcilier les deux France en s’attaquant par priorité au mal vivre de la France sans espoir.

Ce retour à l’ambition native de la gauche démocratique suppose qu’on évite deux dérives : le « tout-protestataire » et le « tout-gestionnaire », ce que j’appellerai aussi « l’ultra gauche » et « l’infra gauche ». La première refuse d’agir par peur de se compromettre. Si nos aînés l’avaient écoutée, où en serait aujourd’hui la situation du monde ouvrier et la vie de millions de travailleurs ? La seconde, à laquelle il faut savoir résister, renonce à l’idée même de transformation sociale.

Je crois, moi, que le salut viendra surtout de notre capacité à renouer avec notre espérance. La boussole et le cap, c’est l’attachement à l’égalité. La différence entre la gauche et la droite reste liée à un choix simple, celui de défendre ou non l’égalité. Sans doute la gauche au pouvoir n’a-t-elle pas toujours eu la continuité et l’efficacité nécessaires pour faire reculer toutes les inégalités ; on la créditera au moins de s’y être employée, car elle y a toujours vu une de ses tâches historiques, alors que pour la droite réduire les inégalités est au mieux un objectif annexe, au pire une vieille lune incompatible avec l’esprit du libéralisme économique. L’essentiel découle de cette préférence pour l’égalité, y compris la défense de la liberté.

J’insiste sur ce point : plus la société est « libérale » au sens économique du terme, c’est-à-dire tolérante à la montée des inégalités sous l’effet des forces du marché, moins elle peut être « libérale » au sens politique et social du terme. Tout simplement parce que la croissance des inégalités se traduit aussi par l’augmentation de la violence sociale qui appelle la répression, le renforcement de ce qu’on appelait autrefois l’Etat Policier. Le libéralisme produit du désordre social et réclame ensuite de l’ordre public. Pour ma part, je ne suis absolument pas du genre angélique devant la délinquance - je suis l’élu d’une commune et d’une circonscription urbaine et ouvrière depuis 25 ans, je connais bien ces problèmes et je mesure combien le reproche répété, même injuste, de laxisme en ce domaine a porté tort au gouvernement Jospin. J’estime que la gauche doit traiter très fermement la question de l’insécurité - mais, pour être trivial, plus on fera du Fillon et du Mer et plus il faudra faire du Perben et du Sarkozy. Les progrès de l’inégalité tendent à entraîner un recul des libertés.

Le gouvernement actuel assortit ce mélange « libéral-répressif » d’une forte dose de communautarisme et d’un zeste d’ordre moral. Une logique dangereuse est à l’ouvre. D’un côté on démantèle l’Etat social, de l’autre on conforte les « communautés », afin de pallier les manques crées par le retrait de l’action publique. Faute de forger une véritable ambition sociale pour la majorité de la population, on parle de « discriminations positives » pour certains groupes, à raison de l’appartenance religieuse ou ethnique, on délègue aux religions, on valorise des identités héritées, sur fond de défiance envers la libre création, le mouvement et l’innovation : milieux culturels, jeunes, communauté scientifique et éducative.

Ma conception du vivre ensemble est différente. Je suis attaché à la liberté des individus, dont la laïcité est le meilleur garant : c’est pourquoi j’ai considéré très tôt qu’une loi contre le port des insignes religieux visibles était devenue nécessaire à l’école. Mais je suis aussi favorable à l’égalité réelle, en actes, de tous au sein de la Nation France , quelle que soit la religion, l’origine ou la préférence sexuelle. C’est pourquoi j’estime qu’il faudra compléter la loi sur les signes religieux par des actions concrètes en faveur de l’exercice du culte musulman et contre les discriminations subies par les jeunes des quartiers populaires. C’est pour cette raison aussi que je me battrai en faveur de l’égalité fondamentale hommes-femmes, dans l’espace privé - contre les violences conjugales en particulier -, dans l’espace professionnel, parce que le travail des femmes est un élément primordial, constitutif de notre modèle de société et que nous sommes aujourd’hui loin du compte sur ce plan. Cette démarche d’égalisation des droits devra se poursuivre, dans un tout autre domaine, en faveur des homosexuels.

Mais je reprends le fil central de mon propos. Pour les pays ouest-européens, tous plus ou moins confrontés aux mêmes difficultés, il n’y a que deux stratégies possibles.

Néo-progressisme contre néo-conservatisme

La première, appelons-la néo-conservatrice, consiste à essayer de réduire coûte que coûte le poids des prélèvements et des dépenses publiques . « L’Etat providence », dit-on parfois, y cède le pas à un « Etat impotence », voire à un « Etat pénitence », où la main invisible des marchés et le poing de fer du contrôle social travaillent ensemble. La matrice idéologique de ce système est la stimulation des opportunités individuelles. Son refrain est : « quand le gros maigrit, le maigre meurt ». Ce type de stratégie peut rencontrer des succès économiques. Mais, ces succès ne s’opèrent en général qu’au prix d’une explosion des inégalités. C’est, par exemple, la face d’ombre des travailleurs pauvres américains.

L’autre terme de l’alternative, c’est la stratégie néo-progressiste. Elle fonde la dynamique économique et l’innovation sur le sentiment de sécurité globale qu’inspire la cohésion sociale. Elle s’accompagne de performances économiques souvent meilleures que celles des pays néo-conservateurs, avec un coût social bien moins élevé et une grande attention à l’environnement. L’attestent par exemple les Etats de l’Europe du Nord, qui affichent un taux de croissance fort, un excédent budgétaire, et réduisent régulièrement leur dette depuis dix ans. Tout cela, sans que les inégalités augmentent. Le rapport entre le revenu des 10% les plus riches et celui des 10% les plus pauvres y est inférieur à 3, alors qu’il est de 6 aux Etats-Unis, et de 3,5 chez nous.

Entre ces deux stratégies, la France n’a pas vraiment choisi. Je crois pourtant le second modèle, celui de la cohésion sociale, beaucoup plus adapté à notre ADN collectif. Et la vulgate libérale, incapable de permettre un développement durable et équilibré de nos sociétés.

Car dans la phase actuelle de mondialisation, de nombreux problèmes surviennent que le marché seul ne peut pas résoudre : accès aux biens publics, préservation de l’environnement, diversité culturelle, etc. L’action publique et la volonté politique sont plus que jamais indispensables . Certes les échelles de l’intervention publique se sont démultipliées, elles sont devenues moins hexagonales, à la fois plus locales et plus internationales, ses méthodes doivent encore évoluer pour devenir moins pyramidales et plus partenariales, mais ses exigences demeurent : régulation des activités privées, transferts de ressources, fourniture de services collectifs, éclairage de l’avenir et pilotage d’ensemble pour construire une véritable économie de marché et de besoins. De même, s’agissant du financement de l’action publique, il faut bien entendu veiller à la plus grande efficacité possible des recettes et des dépenses, mais ce qui doit primer, c’est l’équilibre entre les charges sur l’économie et la société du fait des interventions publiques et les avantages que celles-ci en retirent. Et on peut alléger certains impôts, à condition que la croissance le permette, que les services publics soient financés, que la justice sociale y trouve son compte, et sans que cela constitue une fin en soi .

Autre présupposé de la pensée libérale que je récuse, l’idée selon laquelle il faudrait démanteler le droit du travail pour faciliter l’emploi et la croissance. On sait que la diminution des protections collectives au travail finit souvent par entraîner la division entre les travailleurs, puis le découragement et la « déqualification ». Dans la compétition mondiale, la politique de flexibilité maximale que recherche par exemple l’actuel gouvernement aurait à terme pour effet de nous faire perdre notre avantage comparatif, qui consiste en un bon niveau de formation. Cela finirait par pénaliser notre potentiel de croissance. Le malthusianisme social entraîne le malthusianisme économique.

Sur le plan environnemental aussi, l’égalité et la solidarité sont des conditions de l’efficacité durable. L’environnement n’est plus seulement un immense problème de civilisation : c’est aussi un problème social. Les plus défavorisés sont les plus exposés aux effets de la crise écologique, parfois dramatiques comme l’a montré la canicule de l’été dernier. Les pays du Sud sont les premières victimes de l’épuisement des ressources. Le réchauffement climatique nous oblige à revoir beaucoup de nos modes de production et de consommation. C’est pourquoi, toujours par différence avec la vulgate libérale, je plaide pour une social-écologie, nouveau compromis social-démocrate entre production et environnement, à l’échelon national et mondial.

4 priorités pour remettre en marche le progrès

J’en viens aux conséquences concrètes de ces analyses. Comment changer par la politique ? Comment redonner la cohésion à notre pays ? Ma conviction est que, pour y parvenir, il nous faut concentrer notre énergie politique sur 4 priorités : redonner à la seconde France un avenir, en agissant pour le travail, pour l’égalité des chances scolaires, pour la protection sociale et pour le cadre de vie. Nous disposons d’un certain délai pour préciser nos propositions. Avec le temps et la discussion, d’autres pistes évidemment se dégageront. Mais dès à présent, il faut donner du sens et afficher un cap. On nous demande des réponses, un dessein . Dès à présent, il faut dire où portera notre effort et vers quel but sera tendue notre volonté politique.

1. Sur le travail , j’ai la conviction, d’abord, qu’il existe de bonnes et de mauvaises politiques économiques. Comparez les premiers résultats de cette législature et ceux de la précédente ! Le B A-BA, c’est une politique économique favorable à la croissance . Elle suppose du côté de la demande un soutien au pouvoir d’achat et à la consommation populaire, du côté de l’offre, des encouragements à l’investissement et à l’innovation, notamment pour les PME, et un environnement rendu positif (politique européenne de formation et de recherche, stratégie de compétitivité monétaire, commerciale et industrielle dans la mondialisation, au lieu d’un fréquent laisser-faire). Nous avons un retard de croissance à rattraper, par exemple par rapport aux Etats-Unis. Cet aspect là est capital.

La politique de croissance devra être complétée par un plan spécial en faveur de la formation et de l’embauche des salariés peu qualifiés. Deux idées nouvelles : lier les exonérations de charge à des embauches et à des hausses de salaires ; créer un droit à un bilan professionnel, par exemple à 45 ans, afin de permettre à tous de progresser dans leur vie professionnelle et de ne pas « jeter » les salariés à 50 ou 55 ans.

Enfin, il faudra accompagner la création d’emplois par la réduction de la précarité. Ce sera un grand chantier à ouvrir avec les partenaires sociaux. Trois pistes d’action sont urgentes : l’amélioration des conditions de travail pour faire face aux nouvelles pénibilités d’un travail toujours plus individualisé et soumis à la pression croissante du client ; l’homogénéisation des statuts professionnels entre les salariés qui appartiennent à un même site de production, qu’ils dépendent de la société mère ou d’une unité de sous-traitance ; aller vers une sécurité sociale professionnelle, qui facilite effectivement la transition de l’emploi perdu vers l’emploi nouveau. Ce dernier point est capital. Pour faire face aux ruptures professionnelles mais aussi pour prendre des risques, il faut des filets de sécurité. C’est dans ce cadre que s’inscrit le projet de création d’un véritable droit individuel au reclassement en faveur des salariés victimes de licenciements économiques, y compris les salariés des PME qui n’ont pas accès actuellement aux plans sociaux. Là aussi, la concertation avec les partenaires sociaux et les régions sera primordiale.

Cette politique offensive doit nous permettre de viser un taux de chômage à 5/6 % sans création, pour prix de cette réduction, d’une nouvelle classe de travailleurs pauvres.

2. Notre deuxième ligne de front doit être l’école.

L’objectif, là aussi, doit être clair : améliorer fortement le taux d’accès des jeunes issus des couches populaires au baccalauréat général et aux diplômes universitaires les plus élevés. C’est l’égalité des chances qu’il faut mettre au cour de notre politique scolaire. Pour cela, nous devrons agir à différents niveaux, à différents âges.

Approfondir la prise en charge de la petite enfance . La réussite ou l’échec scolaire se joue, en grande partie, entre 0 et 6 ans. Notre école maternelle a fait ses preuves. En revanche, au plus jeune âge, les gardes collectives manquent. Le nombre de places en crèche devra être fortement accru.

Nous devrons chercher à atténuer la rupture entre le primaire et le collège . Un élève ne passe pas impunément d’un seul maître d’école en CM2 à dix enseignants l’année suivante. Par une polyvalence encouragée, il faudra limiter le nombre d’enseignants en classes de sixième - cinquième, et en parallèle, améliorer les conditions de travail de ces enseignants, renforcer les missions d’animation des équipes et de présence dans les établissements. L’objectif est de passer du « collège unique » au « collège commun », en maintenant des exigences collectives tout en individualisant les parcours scolaires. Le développement des activités sportives, d’éveil à la création artistique et d’initiation à l’image, ira dans le même sens.

Comment dégager les moyens nécessaires ? Nous devrons redistribuer les moyens scolaires et périscolaires vers les zones en difficulté pour remettre en route l’ascenseur social par l’école . Cela suppose notamment une politique volontariste de bourses en faveur des élèves d’origine modeste les plus méritants, et ce dès la sixième. Tout doit être mis en ouvre pour leur offrir le meilleur environnement pédagogique possible. Cela peut passer par le développement des internats pour offrir des conditions de travail satisfaisantes aux enfants qui en sont privés à la maison. Cela implique d’associer l’école privée à l’effort d’égalité des chances en passant avec certains établissements de véritables contrats d’intégration sociale : elle aussi a un devoir de mixité et de promotion sociale.

De même, devra être mis en ouvre un nouveau « Plan universités ». Les comparaisons financières avec nos voisins sont cinglantes : la France néglige son université. Les enfants des classes populaires en sont les premières victimes, quand ils échouent fréquemment dans des premiers cycles sous-encadrés. Il faudra augmenter l’effort en faveur des universités. Il faudra aussi - je sais que le sujet est sensible - réenclencher la dynamique de méritocratie républicaine dans les grandes écoles. Leurs portes devront être plus largement ouvertes. Des élèves issus des zones les plus défavorisées doivent y avoir accès. Pour cela, il faudra implanter des classes préparatoires dans des zones difficiles et développer de nouvelles classes, pour bacheliers technologiques notamment. Egalement, en rapprochant les écoles des universités, il faudra développer les voies d’accès parallèles pour les meilleurs étudiants.

Enfin, tout jeune qui a quitté précocement le système scolaire devra disposer d’un « droit de tirage » sur les années de scolarité qu’il n’a pas accomplies dans le cadre de sa formation initiale. Un crédit « éducation-formation » devrait venir consolider le « droit individuel à la formation » que les partenaires sociaux ont créé récemment.

3. Le troisième grand chantier, c’est la protection sociale.

J’ai dit plus haut que les mécanismes de protection sociale étaient grippés. Il n’y aura pas de sécurité globale sans une protection sociale à nouveau garantie. Notre système est aujourd’hui miné par des inégalités criantes : inégalités devant la maladie et la mort ; inégalités dans les conditions de prise en charge des malades, avec des zones où le nombre de médecins et de services hospitaliers est excédentaire et d’autres, notamment rurales, où il est nettement insuffisant ; inégalités financières, avec 5 millions de nos concitoyens sans protection complémentaire.

Le changement nécessaire vise à corriger ces inégalités inacceptables. Notre système ne se réformera pas par la seule contrainte financière, comme le montre l’échec du plan Juppé, ou en décidant des déremboursement massifs, comme le projette le gouvernement actuel. S’il y a des efforts à accomplir, ils ne doivent pas reposer que sur les malades et en particulier les plus modestes. Tout l’édifice est en jeu. Il faut, à travers une gouvernance nouvelle, réguler notre système par la recherche systématique de la qualité des soins. C’est ainsi que nous assurerons une couverture à 100 % de la population , par extension de la CMU ou par création d’une « allocation-santé ». Afin de corriger les inégalités territoriales, des incitations devront être mises en place et des règles devront être définies pour l’installation des médecins libéraux et pour les personnels hospitaliers, favorisant la mobilité géographique et les « réseaux de soins ». Mieux régulé et mieux piloté, notre système de soins doit pouvoir redevenir plus juste et garantir à tous unégalaccès à des soins de qualité.

Un financementéquitableetpérennedevraitvenircompléter ce dispositif,avec parexemple l’établissement d’une cotisation sur la valeur ajoutée, à taux faible , se substituant aux actuelles cotisations sociales patronales. Une telle réforme viserait à alléger le poids des charges sur le travail, mais aussi à renforcer l’assise financière de la sécurité sociale.

S’agissant du droit à la retraite, pour pérenniser celui-ci selon le principe d’équité, nous devrons, que nous le voulions ou non, rouvrir le dossier avec les partenaires sociaux , puisqu’en tout état de cause les deux tiers des retraites futures ne sont pas financés. Il faudra mieux prendre en compte la pénibilité des emplois dans les durées de cotisation, refuser que certaines activités travaillées (comme aujourd’hui le RMA) donnent lieu à de moindres droits à la retraite. L ’allongement de la durée de cotisation devra tenir compte des capacités des entreprises à faire davantage de place aux femmes et à offrir des « postes doux » aux salariés âgés. Plus largement, nous devrons conduire un grand débat sur la place des personnes âgées dans la société et en tirer les conséquences.

4. La quatrième priorité concerne le cadre de vie : un logement pour chacun, un droit de cité pour tous

Dans une société riche comme la nôtre, tout citoyen devrait disposer du droit à un logement. Pour beaucoup, ce droit reste théorique. Il y a encore plus de 3 millions de mal-logés en France. Rejetés par la cherté du marché privé, les demandeurs de logements sociaux sont de plus en plus nombreux alors que le rythme annuel de construction ne représente que 5 % de la demande. Comment , sans cette condition de base d’un logement, trouver un emploi, étudier, progresser dans la société ?

Nous devrons permettre pour toutes les couches sociales et pour chaque âge de la vie une solution logement. Etudiants ou jeunes travailleurs en situation précaire, en formation ou en premier emploi ; premier logement familial du salarié ; acquisition, pour la famille qui s’agrandit ; programmes spécifiques, en cas d’accident de la vie : logement d’urgence, pensions ou résidences spécifiques ; résidences de personnes âgées. Ce « parcours logement », à partir notamment de l’Etat, des régions et agglomérations, des bailleurs sociaux, devra s’appuyer sur plusieurs mesures concrètes : mieux réguler le marché locatif dans les zones où la situation est tendue ; relancer massivement la construction de logements sociaux en zone urbaine et rendre obligatoire le respect du chiffre de 20 % de logements sociaux au minimum construits ; favoriser l’accession à la propriété ; lancer une politique de réhabilitation du parc ancien ; adapter les aides personnelles en direction de ceux qui en ont le plus besoin. Par un effort sans précédent, il s’agit de rendre effectif et opposable le droit au logement inscrit dans le préambule de la Constitution de 1946.

L’effort en faveur du logement devra s’accompagner d’une ambition nouvelle : mettre en place un véritable droit de cité pour tous . Cela signifie pour chaque habitant, quelle que soit la partie de l’agglomération où il vit, un égal accès aux services de la ville (transports publics, équipements sociaux et culturels de proximité, commerces, éclairage, ramassage et traitement des déchets, etc.), ce qui passe par un vaste plan de rénovation urbaine. Un énorme effort est à mener pour l’amélioration des transports collectifs. Cela suppose aussi de faire de la culture et des projets culturels une dimension beaucoup plus forte de la politique de la ville. En partenariat avec les agglomérations et les Régions, l’Etat devra aider les réseaux associatifs présents dans les quartiers qui accomplissent souvent un travail remarquable. Le dévouement des bénévoles se trouve là, l’énergie des jeunes aussi.

Cette nouvelle ambition urbaine passera par une plus grande péréquation financière entre les collectivités locales, par davantage de démocratie participative, par le développement de la gestion par les habitants eux-mêmes de certains services locaux (équipements de proximité, régies de quartier, services de médiation sociale.). L’ensemble représentera un financement important sur plusieurs années. C’est une grande partie du patrimoine de la nation qu’il faut rénover. C’est pourquoi, à titre exceptionnel, je suis favorable au recours à l’utilisation des sommes correspondant aux réserves en or de la Banque de France qui sont devenues inutiles en raison des mécanismes européens . Certains diront : ce n’est pas « orthodoxe ». Je crois, moi, que, dès lors qu’il s’agit d’un investissement prioritaire, et que la politique menée par ailleurs pour les finances publiques n’aggrave pas l’endettement, c’est une piste utile.

A l’énoncé de ces principes et de ces propositions - dont un trait commun est qu’ils dépendent pour l’essentiel de nous-mêmes -, je vois bien l’objection qu’on peut formuler : « mais alors, vous n’entendez rien faire pour les autres, pour cette partie de la France qui tire son épingle du jeu ? » Bien sûr que si ! Evitons les caricatures. Cela fait longtemps que la gauche française a montré qu’elle est soucieuse de la compétitivité de notre économie et de la réussite de nos entrepreneurs. Mais j’ai une conviction : travaillant à redonner un avenir à ceux qui n’on ont pas, nous travaillerons pour le bien-être de la société toute entière. Si nous permettons à une partie importante de ceux qui sont au chômage de retrouver un emploi, si nous parvenons à faire repartir l’ascenseur scolaire, si nous sécurisons vraiment la protection sociale, si nous améliorons significativement le logement, nous bâtirons une France plus apaisée, plus confiante, plus ouverte aux changements et aux modernisations, plus capable de saisir, dans l’intérêt de tous, les opportunités des temps nouveaux. Une France qui saura prendre des risques et se montrer audacieuse face au grand chambardement de la mondialisation.

En outre, faire cela par priorité ne signifie évidemment pas qu’il ne faille faire que cela. Brièvement, j’insisterai sur trois thèmes qui doivent s’inscrire aussi dans ce projet de changement par la politique.

La croissance par l’innovation

Chacun, ici, - et particulièrement en ce jour - connaît les enjeux pour notre économie et notre société, de la recherche et de l’innovation . La France ne consacre aujourd’hui que 2,2% de sa richesse à la recherche. Les moyens humains et financiers des laboratoires sont en baisse. Les Etats-Unis y consacrent 2,8%, la Suède 4,2%. La formation et l’éducation conditionnent les nouvelles créations d’emplois et l’avenir même de notre industrie. Face aux pays hyperdéveloppés et aux nouveaux géants, face à la Chine dont le PIB a dépassé cette année celui de notre pays et qui est la troisième puissance commerciale du monde, face aux délocalisations, la France ne réussira que si elle mise sur le haut niveau de formation de sa population, sur la qualité de ses infrastructures et sur sa capacité d’innovation. Si nous parions sur la compétition par le bas - bas salaires et économie d’imitation - la bataille est perdue : il faudrait diviser nos salaires par 10 ! Saisir notre chance dans la mondialisation impose au contraire de tirer notre appareil productif vers le haut et de permettre à un nombre croissant de personnes d’accéder aux nouveaux biens qui en découlent. Il faut créer une logique vertueuse d’accélération de l’innovation et de démocratisation de ses retombées, à l’image de ce qu’a représenté, dans les années soixante, le couple production et consommation de masse. De plus, la science et la connaissance sont au fondement de la démocratie moderne. C’est grâce à elles et à leur diffusion dans l’ensemble de la population qu’un espace public démocratique a pu se constituer et que la vie intellectuelle et culturelle peut se déployer. Nous devrons augmenter l’ensemble du budget scientifique et universitaire, pour reprendre notre place dans le peloton de tête des pays européen dans chacun de ces domaines, nous devrons lutter contre l’exode des cerveaux par des créations immédiates de postes et non par des promesses de circonstance, européaniser notre stratégie de recherche, mettre davantage en synergie laboratoires universitaires, pôles technologiques et tissu industriel spécialisé .

Pourquoi la majorité politique actuelle s’y refuse-t-elle ? Probablement parce que, en face de nous, nous n’avons plus aujourd’hui le bonapartisme modernisateur dont certains gaullistes furent les héritiers après guerre, mais plutôt une droite orléano-légitimiste, une droite traditionnelle qui déteste comme disait Péguy « la métaphysique du progrès ». Cela soulève une question crue : au total, en quoi l’actuel Président de la République, plusieurs fois Président et Premier Ministre, a-t-il réellement préparé l’avenir ? Héritiers des Lumières, nous devons pour notre part, non pas pratiquer un anti-intellectualisme qui fleure la démagogie, mais respecter la connaissance et valoriser l’instruction, facteurs d’émancipation contre le déterminisme de la race ou de la classe. Dans ce contexte, la politique culturelle, elle aussi, revêt une importance particulière . L’accès de tous aux voies et aux pratiques culturelles est un enjeu démocratique majeur. Lire, s’ouvrir aux autres, comprendre et rêver ne sont pas seulement des distractions, mais le fondement d’un épanouissement personnel, une assurance contre la xénophobie, contre le repli identitaire et la haine de l’autre. L’homme pense, il rêve, il réfléchit : la politique culturelle doit lui donner les moyens de former son esprit critique et de mieux comprendre le monde dans lequel il vit.

Etats de l’Europe unie et véritable société des Nations

Ce projet d’ensemble passe nécessairement par la construction d’un Europe plus forte et solidaire . Lorsque avec François Mitterrand, nous avons relancé l’intégration européenne au milieu des années 80, notre projet, conforme à l’esprit des père fondateurs, était d’en faire l’instrument d’une volonté politique. La construction européenne n’est pas par nature et elle ne doit pas être le cheval de Troie de la mondialisation libérale. Aujourd’hui, les politiques communes, quoi qu’imparfaites et insuffisantes, constituent des moyens puissants pour réguler les effets du marché et pour réduire les inégalités régionales. Il faut aller plus loin dans la direction de l’intégration. Cela suppose de prendre plusieurs initiatives fortes : ajouter un Traité Social au pacte de stabilité , reconnaître le rôle et les moyens des services publics, modifier les objectifs et le statut de la Banque Centrale Européenne vers l’encouragement à la croissance, sortir les dépenses d’investissement durable du périmètre de calcul des dépenses budgétaires, aller vers un impôt européen sur les sociétés pour lutter contre le dumping fiscal et pour doter les politiques communes de moyens supplémentaires. L’Europe de la défense sera également un projet majeur. Je ne crois pas que ces évolutions seront possibles tout de suite à 25. Pour qu’élargissement ne rime pas avec impuissance, ceux qui désirent aller plus loin doivent pouvoir le faire. Ils formeront un premier cercle, ouvert aux autres : celui des Etats de « l’Europe unie ». L’Europe élargie pourrait former un deuxième cercle. Enfin, des partenariats stratégiques renforcés devraient être lancés avec « l’Europe associée », c’est-à-dire la Russie et l’Ukraine et de part et d’autre de « l’euro-méditerranée ». Je suis très favorable à une « Constitution » ; mais il ne servirait pas à grand chose d’en doter l’Europe si c’est pour figer dans le marbre son cadre actuel et interdire à ceux qui veulent aller plus loin de le faire.

La construction progressive d’une véritable société des Nations constitue le complément de cet engagement européen. Notre continent doit porter au niveau international le combat pour davantage de solidarité et de justice. Cet espoir n’est pas utopique. L’Europe a déjà acquis ses lettres internationales de noblesse : elle a refusé l’intégration de la santé, de l’éducation et de la culture dans les négociations commerciales à l’OMC ; elle est le principal pourvoyeur d’aide aux pays en développement. Il nous faut être plus volontaristes encore car la gauche ne peut pas plus se satisfaire de l’inégalité mondiale qu’elle n’accepte les inégalités à l’échelle nationale, quand sur notre planète 1,2 milliards de personnes vivent avec moins de 1 euro par jour.

Inspirée par un idéal de justice et d’action internationale, l’Europe devra parler d’une voix unique au FMI, à la Banque mondiale, à l’OIT et à l’OMS. La France et l’Allemagne pourraient montrer l’exemple en adoptant rapidement une « chaise commune » au FMI et à la Banque mondiale. A l’Europe aussi de proposer une Organisation mondiale de l’environnement, indispensable pour lutter contre le réchauffement du climat, agir contre la déforestation, préserver la diversité des espèces, protéger la ressource en eau. Cette Organisation Mondiale sera notamment consultée par l’OMC sur toute question commerciale comportant des enjeux environnementaux. Dans le même esprit, les liens entre l’OMC et l’OIT devront être repensés. Les normes sociales, les conditions de travail devront être prises en compte plus qu’elles ne le sont aujourd’hui dans les règles du commerce international. Non pour promouvoir un protectionnisme déguisé qui freinerait le développement des pays du Sud mais pour veiller, au besoin par des accords internationaux, à ce que la localisation de nouvelles activités économiques contribue au développement du niveau de vie et de la protection sociale des populations qui en bénéficient. Avec l’espoir de créer ultérieurement un véritable Conseil de sécurité économique et social , chargé d’animer la gouvernance économique mondiale.

Dans l’immédiat, l’Europe doit poursuivre ses efforts pour annuler la dette des pays les plus pauvres. Selon les analyses de l’ONU, le financement du développement réclame environ 50 Mds€ par an, en plus des sommes déjà accordées . Une taxation internationale de faible montant est nécessaire et possible pour financer le développement. Diverses suggestions ont été faites. J’ai proposé comme le Président brésilien Lula qu’elle soit assise sur les exportations d’armes. Une autre idée consisterait à prélever un faible pourcentage sur les émissions d’obligations souveraines par les Etats, pour alimenter un Fonds en faveur des plus pauvres . Je souhaite que les partis de gauche portent des propositions à l’échelle européenne, qu’ils en convainquent l’ensemble des pays d’Europe et que celle-ci, à son tour, en fasse sa première et grande cause.

Approfondir notre démocratie

Il ne faut pas seulement redonner un avenir économique, social, éducatif, culturel à cette France qui en manque ; il faut lui redonner aussi l’envie et le moyen de participer davantage au débat public. C’est - autre chantier à ouvrir - l’ambition d’approfondissement démocratique.

Je pense à la transformation de la démocratie sociale , dans le sens souhaité par de nombreuses confédérations syndicales, c’est-à-dire la reconnaissance d’un principe de représentativité véritable. Nous devrons franchir une nouvelle étape en accordant davantage de pouvoirs de négociation aux syndicats dès lors que ceux-ci représentent la majorité des salariés.

Je pense à l’approfondissement de la démocratie politique . Nos institutions doivent évoluer, notre République doit changer. Cela signifie pêle-mêle : renforcer le rôle du parlement et le contrôle des citoyens sur les services publics ; donner réellement les moyens de son indépendance à la justice ; ouvrir la possibilité de présenter des lois d’initiative citoyenne et de saisir un Conseil constitutionnel moins politisé par voie d’exception d’inconstitutionnalité ; limiter pour les élus les fonctions dans le temps ; introduire une dose de représentation proportionnelle à l’Assemblée Nationale ; accorder le droit de vote aux élections locales aux étrangers non communautaires durablement installés sur notre territoire. Je plaide aussi pour un accès plus concret à la citoyenneté et au brassage social, en conduisant chaque jeune à se consacrer quelques mois à des tâches de solidarité en France, en Europe ou dans le Tiers Monde à travers la généralisation d’un service civique , d’un « projet citoyen ». Toujours dans une approche d’équilibre entre les droits et les devoirs, la participation au vote devrait être rendue obligatoire , comme elle l’est chez plusieurs de nos voisins, le vote blanc étant comptabilisé comme tel. Car j’ai une conviction : quand ils ne l’encouragent pas, les conservateurs s’accommodent parfaitement de la non participation électorale, puisqu’un suffrage censitaire de fait ne peut que servir leurs intérêts. Pour moi, c’est au peuple de décider souverainement de son avenir. Et pour cela, il doit s’exprimer d’abord dans les urnes.

« Réformer durable » : question de méthode

Toutes ces réformes - et beaucoup d’autres, qui sont nécessaires - ne seront possibles et efficaces que si, pour les mettre en place, nous choisissons la bonne méthode, en tirant les leçons du passé. Trois enjeux au moins appellent des orientations nouvelles de notre part : la concertation, l’évaluation, la communication.

La gauche politique n’a cessé de buter sur une contradiction : d’un côté, tout nouveau pouvoir dispose d’un délai pendant lequel il peut mettre en ouvre ses décisions les plus difficiles, et dans nos démocraties médiatiques, ce délai n’est pas long, entre six mois et un an ; d’un autre côté, beaucoup des décisions à prendre ont besoin pour être pertinentes d’une concertation, qui demande du temps. Comment résoudre cette contradiction ? A la lumière de l’expérience, je souhaite que la concertation sur les principales mesures de notre projet politique s’engage désormais avant l’échéance électorale . Concrètement, lors d’une élection présidentielle ou législative, il serait bon qu’une concertation préalable s’établisse entre le ou les candidats et les partenaires majeurs économiques, sociaux, culturels, afin d’identifier et de discuter les principales questions à approfondir. Une fois aux responsabilités, cette concertation devra se poursuivre. Car on ne gouverne pas par décret et le gouvernement n’est pas toute la société : faute d’avoir intériorisé cette évidence, la gauche a eu tendance à sous-estimer le fait syndical et associatif. Chacune de ces instances est légitime et précieuse à la démocratie. Politiques , syndicats, associations et mouvement mutualiste doivent travailler ensemble, sans confusion ni subordination, mais de façon structurée et continue.

Autre changement de méthode nécessaire, une place accrue devra être réservée à l’évaluation des politiques publiques. Actuellement la distinction existe peu entre le diagnostic, qui doit être objectif, et les solutions, qui, elles, relèvent de choix politiques. La dernière campagne électorale présidentielle a illustré cette confusion. Plusieurs questions essentielles n’ont pas été abordées de front, faute d’un diagnostic préalable objectif. Il serait utile, par exemple, que désormais chaque année la Cour des Comptes élabore et publie un bref rapport sur l’état économique, social et financier de la France : celui-ci permettra au débat politique d’être davantage mené sur les vraies questions à partir des vrais chiffres, plutôt que ces promesses démagogiques, ces engagements improbables auxquels se résume trop souvent une échéance électorale. avec les déceptions ultérieures. De même, le Parlement devra systématiquement évaluer la mise en place et l’efficacité des lois qu’il vote, avant d’en examiner de nouvelles. Pour plus de transparence et de concertation, je suis même favorable à l’introduction d’un « principe de confiance juridique » , comparable au principe existant en droit communautaire. Sauf urgence, toute modification du droit social devrait être précédée d’une phase de dialogue social, sous peine d’annulation par le juge. De même, toute modification du droit économique devrait être précédée d’une évaluation obligatoire. C’est une façon d’institutionnaliser le débat public et de rétablir l’autorité de la loi. Il nous faut passer d’une - insuffisante - démocratie de la décision à une démocratie du processus de décision et à une démocratie de la mise en ouvre.

Dernier champ de progrès, la communication . La droite sur-communique au risque de lasser. La gauche sous-communique au risque de ne pas être comprise. C’est une erreur. Il faut remettre la communication à sa place, grande et légitime, sans devoir être dévorante. L’encouragement à l’existence d’une presse pluraliste, la transparence vis-à-vis des milieux économiques, la coexistence de l’audiovisuel public et privé, le soutien sans ambiguïté au service public qui doit porter véritablement les valeurs démocratiques de la société, une autorité et une indépendance plus fortes données aux instances de régulation, la tenue régulière de débats publics, de conférences de presse , bref une démocratie médiatique plus vivante tout en demeurant respectueuse des personnes constituent des éléments d’un meilleur gouvernement. L’idée et le but, c’est, selon l’approche de Mendès France, de rendre tous les citoyens co-intelligents des réformes.


Car la France qu’on peut souhaiter, que je souhaite, est une France réconciliée et pacifiée où l’avenir ne soit pas irrémédiablement pour les uns une source d’espoir et pour les autres un motif de craintes. Une France riche de sa diversité, mais où vivent des égaux. Une France où le progrès profite à tous. Cette réunification à la française, je crois que le socialisme est le mieux à même d’en porter le projet. Bien entendu, nous ne sommes pas une société close sur elle-même et la politique ne peut pas tout. Nous avons un devoir de lucidité vis-à-vis des évolutions du monde, un devoir d’humilité envers des domaines qui échappent à l’action politique, un devoir d’imagination pour redéfinir certains des outils qui nous distinguent de nos aînés. Et un devoir général de vérité.

Inventif, le nouvel âge du socialisme doit l’être, tout en restant fidèle aux combats et aux figures qui l’ont forgé depuis plus d’un siècle. A Jaurès, qui a fait de la République le cadre philosophique et politique du socialisme, nous devons emprunter la priorité à la raison et à l’égalité dont l’école est l’institution-synthèse. De Blum, qui a converti le socialisme au refus des totalitarismes avant même l’invention de ce mot, nous devons retenir l’attachement aux libertés, aux droits de la personne, le courage aussi face aux visages de l’oppression. Dans le sillage de Mendès-France, nous devons faire clairement du socialisme un réformisme, mettre la production et la redistribution au service de la transformation sociale, pratiquer une parole de vérité, refuser le double langage - dans les discours, « rupture sévère » ; dans la pratique, « gestion pépère ». Comme François Mitterrand, enfin, nous devons inscrire notre projet dans la durée, porter l’union et ne pas craindre de défier l’opinion pour avancer - comme il le fit en son temps pour abolir la peine de mort ou redonner une perspective à la construction européenne.

Dans le contexte internationalement et écologiquement nouveau qui est le nôtre, où la solidarité doit s’exercer à la fois au sein de la nation envers les autres peuples et envers les générations futures , c’est à ces traditions que le socialisme de demain devra puiser pour retrouver un souffle, redonner une espérance à la jeunesse, indiquer un cap pour le pays. C’est en se réconciliant avec lui-même qu’il réconciliera les deux France. En retrouvant son identité, autour du refus des inégalités, il redonnera à la France son unité.

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Laurent Fabius sur Europe1 dimanche 7 marsMentions légales | Plan du site