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Nicolas Sarkozy n’a pas à imposer ses croyances privées à la République

17 janvier 2008

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Invité de RTL, Laurent Fabius revient sur les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy sur les religions et la laïcité.

Jean-Michel Aphatie : Bonjour, Laurent Fabius.

Laurent Fabius : Bonjour.

Au Vatican, le 20 décembre, et à Ryad en Arabie Saoudite, lundi, le Président Nicolas Sarkozy a fait deux discours sur la Religion qui ont mis le Parti Socialiste en émoi. Le Président de la république a évoqué au Vatican les racines de la France qui sont essentiellement chrétiennes, a-t-il dit. Et à Ryad, il a dit qu’un homme qui croit est un homme qui espère. Pensez-vous vraiment, Laurent Fabius, qu’avec ce type de déclaration, la Laïcité en France se trouve menacée aujourd’hui ?

S’il n’y avait que les déclarations que vous citez, il y aurait pas de problèmes. Mais je me suis reporté à ces deux textes qui n’ont pas été tellement publiés en France...

Des beaux textes ?

Des textes très travaillés mais qui, j’ai le regret de le dire, rompent avec ce qu’a été la tradition républicaine des différents Présidents, depuis le Général de Gaulle jusqu’à monsieur Chirac. Or, je considère...

Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Je vais prendre deux, trois exemples parce qu’on ne peut pas être trop long.

Non...

D’abord dans le discours de Latran comme dans le discours de Ryad, M.Sarkozy dit qu’"il n’y a d’espérance que religieuse". Et philosophiquement, on ne peut pas être d’accord avec ça. La République elle-même porte un projet d’émancipation et à partir de cette considération, le Président de la République introduit une espèce de hiérarchie entre les croyants et les non-croyants, les prêtres et les instituteurs.

Je ne dis pas cela en l’air parce que ce serait trop grave. Je dis les choses d’une manière très précise. Je cite trois lignes du discours de Latran. "Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le Bien et le Mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche parce qu’il lui manquera toujours (à l’instituteur) la radicalité du sacrifice de sa vie, et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. On ne peut pas être d’accord avec ça. Nous connaissons tous des instituteurs, des professeurs qui consacrent totalement leur vie à...

Ils ne s’engagent pas comme un prêtre, je crois que c’est ce qu’il voulait dire. Il y a pas un voeu de célibat. Il n’y a pas des voeux de pauvreté. Un instituteur est dans la société, le prêtre n’y est pas tout à fait. Je crois que c’est que le chef de l’Etat voulait dire ? Ca relève plus du constat que de l’échelle de valeur.

Mais les instituteurs... Mais leur engagement est porté par l’espérance. De la même manière, lorsqu’il y a une présentation de l’histoire où la loi de 1905 est une très grande loi et vue uniquement comme une loi de violence contre la Religion, c’est ne pas reconnaître la réalité. Et puis, alors, pour être encore plus clair. C’est la deuxième citation que je ferai. Elle m’a vraiment renversé. Les propos tenus dans le discours en Arabie Saoudite (Alain Duhamel y faisait allusion), sont vraiment très, très surprenants.

Vous avez deux, trois feuilles devant vous. Et vous avez du mal à retrouver la citation...

Oui, dès le début du discours - c’est M. Sarkozy qui parle - je cite : "Dieu transcendant qui est dans la pensée, dans le coeur de chaque homme. Dieu qui n’asservit pas l’homme mais qui le libère. Dieu qui est le rempart contre l’orgueil démesuré et la folie des hommes. Dieu qui par-delà toutes les différences, ne cesse de délivrer à tous les hommes, un message d’humilité et d’amour, un message de paix et de fraternité, un message de tolérance et de respect."

On peut tout à fait penser ça, en tant que croyant ; mais le Président de la République - j’insiste, c’est l’essentiel - n’a pas à imposer ses croyances privées à la République.

Et à Ryad, Laurent Fabius, Nicolas Sarkozy a aussi dit ceci : "En tant que chef d’un Etat qui repose sur le principe de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, je n’ai pas à exprimer ma préférence pour une croyance plutôt que pour une autre. J’ai le devoir de faire en sorte que chacun, qu’il soit juif, catholique, protestant, musulman, athée, franc-maçon ou rationnaliste, se sente heureux et libre en France".

Mais c’est tout à fait exact. Il a dit ça et il a raison de le dire. Mais le reste du discours...

Donc, voyez, il y a de quoi satisfaire tout le monde dans ce discours, Laurent Fabius ?

... Oui, mais on ne peut pas être à la fois Laïc et non-Laïc. La Laïcité, elle s’impose à tous aux croyants comme aux non-croyants.

Pour poser la question clairement, Laurent Fabius, c’est pas un prétexte que vous cherchez ?

Non, pas du tout. Du tout.

C’est pas une fausse polémique pour cacher un embarras sur d’autres dossiers ?

Oui quand je vois... Pas du tout. Dernière citation qui m’a choqué et qui choquera tout le monde. Lorsqu’à la fin de son discours parlant de la politique de civilisation qui est la nouvelle trouvaille pour faire oublier le Pouvoir d’achat et tout le reste, M. Sarkozy -je cite- (je ne déforme pas un propos) dit : "L’Arabie Saoudite et la France partagent les mêmes objectifs d’une Politique de civilisation parce que l’Arabie Saoudite et la France, etc. et qu’il dit (je vais retrouver ma citation)...

C’est dur de travailler sur des extraits !

Non pas du tout !

Et qu’il dit...

Deux, trois feuilles devant vous, c’est un peu compliqué !

... et qu’il dit -c’est encore plus clair - "La politique de civilisation, c’est ce que font tous ceux qui se font fort de concilier, etc. C’est ce que fait l’Arabie Saoudite sous l’impulsion de sa Majesté le roi Abdallah, c’est ce que fait le Président Moubarak en Egypte qui est la sienne". J’ai le regret de dire que j’ai beaucoup d’estime à la fois pour le Président Moubarak et pour Abdallah, mais que dire que la politique de civilisation telle que nous la voulons en France, c’est la même chose qu’en Arabie Saoudite, quand on connaît ce que fait l’Arabie Saoudite : non.

Donc, pour clore le sujet, Laurent Fabius, la citation...

Pour clore le sujet, je n’ai pas de réflexes pavloviens ; mais je disais simplement qu’il y a des croyances privées qu’on respecte, qu’il est très important que le Président de la république s’en tienne à la version traditionnelle de la Laïcité et qu’il faut qu’on ne mélange pas les religions que je respecte et le domaine public dans lesquelles elles n’ont pas à interférer. Voilà. Cela dit, sans passion !

Conclusion de Laurent Joffrin dans son éditorial, hier. Le directeur de "Libération" : "Décidément, le sarkozysme n’est pas un républicanisme". Vous souscrivez ?

Ah ça, c’est peut-être excessif parce que M.Sarkozy est Républicain. Mais je répète, pour la troisième fois, le Président n’a pas à imposer son comportement privé à la République.

Deux questions rapides. 4 février, Versailles, le Congrès pour réviser la Constitution afin d’adopter le traité constitutionnel. Vous serez à Versailles, Laurent Fabius.

Oui, bien sûr.

Et vous voterez "non" ?.

Oui, j’essaie d’avoir une attitude logique. Moi je suis comme le Parti socialiste, plutôt pour un référendum sur cette question parce que la dernière fois, elle avait été tranchée par un référendum, que par la voie parlementaire. A partir du moment où ce qui se décide à Versailles, c’est voie parlementaire ou non, moi je dis Référendum. Je voterai "non".

En revanche, quand le texte viendra ensuite sur le fond, à partir du moment où je crois que c’est l’hypothèse qui prévaudra, il n’y aura pas de référendum, eh bien je ne me prononcerai pas sur le texte lui-même parce que la procédure essentielle n’aura pas été respectée.

Et donc là, vous vous abstiendrez ?

Oui, je pense ou je refuserai de voter. Je crois que si vous voulez, M.Sarkozy a tendu un piège au Parti socialiste, que le Parti socialiste malheureusement est un peu tombé dedans et qu’on est dans une queue de comète ! Maintenant, intéressons-nous à ce qui vient, c’est-à-dire au fondement, au contenu des politiques de l’Europe, c’est ça qui me paraît essentiel maintenant.

Dernière information : le CSA a refusé, hier, de comptabiliser le temps de parole du Président de la république dans le débat politique. Vous aviez même le projet de lancer une pétition à ce sujet. Donc, c’est inutile maintenant ?

Je l’ai fait. Non, pas du tout. On peut la signer sur egalite-audiovisuelle.fr. Pourquoi c’est important ? Parce que le Président de la République parle énormément, qu’il faut qu’il y ait une égalité audiovisuelle, qu’il faut donc qu’il y ait l’inclusion du temps du Président dans le temps du gouvernement. Comme il faut changer les textes, nous dit le CSA, pour ça, on aura une occasion dans la révision de la Constitution. Moi, je demande que dans cette révision qui aura lieu après les élections municipales, soit inclus pour tous les présidents de la République, le fait que quand il parle, c’est comptabiliser.

Laurent Fabius,militant laïc, invité de RTL ce matin. Bonne journée.

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