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"Pour la proposition et l’action sur le fond, je jouerai tout mon rôle"

20 mars 2008

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Laurent Fabius affirme, dans un entretien publié, jeudi 20 mars, dans le quotidien Paris-Normandie, que le Parti socialiste doit "préparer un projet différent de celui de notre candidate puisque celui-ci a été rejeté." Laurent Fabius estime aussi que "le PS doit mettre au clair sa stratégie".

"Est-ce qu’il confirme la stratégie du rassemblement de la gauche en l’élargissant, ou bien est-ce qu’il lui en substitue une autre ? Mon choix est clairement en faveur d’une stratégie de rassemblement de la gauche, rassemblement qui peut certes s’élargir à d’autres mais qui ne doit pas être remplacé par d’autres."

Le député de Seine-Maritime estime aussi que "l’organisation même du PS doit évoluer pour faire émerger de nouvelles pratiques et de nouveaux responsables". Sa première tâche, juge M. Fabius, est d’"exercer sa tâche d’opposant et de proposant". Disant craindre "que le gouvernement ne donne un tour de vis supplémentaire", il affirme que les socialistes devront "s’y opposer fermement, mais encore avancer des contre-propositions, notamment sur le pouvoir d’achat, l’emploi, les petites et moyennes entreprises, l’assurance maladie, les retraites". "Pour la proposition et l’action sur le fond, je jouerai tout mon rôle", déclare encore le député PS.

De plus, Laurent Fabius, juge "essentiel" que les banques centrales "assurent la solvabilité" du système financier international, qui traverse une grave crise. Selon l’ancien premier ministre, "il est essentiel que les banques centrales redonnent de la visibilité en assurant la solvabilité en dernier ressort, que soient revues les définitions des normes des grands organismes de crédit, que l’Europe propose des projets industriels, scientifiques, écologiques novateurs".

Laurent Fabius se dit, à nouveau, "critique, aussi, par rapport aux choix de la Banque centrale européenne". Soulignant que, "en cas d’approfondissement de la crise, c’est la population la plus modeste qui trinque d’abord", le député de Seine-Maritime estime que "tout milite pour une régulation plus forte du système mondial". "Je plaide pour une économie sociale et écologique de marché, pas pour une jungle financière", lance-t-il.

Texte intégral :

Comment analysez-vous l’ampleur de la victoire socialiste dans notre région ?

C’est un succès large et incontestable. J’ai envie d’ajouter en souriant que si le principal argument des candidats de droite - comme je l’ai entendu - était de répéter aux électeurs qu’en votant socialiste ils allaient voter Fabius et que c’était épouvantable, quel soutien ! Plus sérieusement, une de mes grandes satisfactions c’est de constater que la qualité de nos équipes et de nos projets a été reconnue par les Normands. La dimension innovante et solidaire de nos projets locaux face aux difficultés quotidiennes a été apprécié. En même temps, la donne nationale a jouée, autrement on ne pourrait pas expliquer la puissance de ce mouvement en faveur de la gauche, qui a gagné aussi Evreux, Caen, Alençon, Dieppe, etc... En résumé : soutien à nos projets et mécontentement à l’égard du gouvernement et du Président.

On remarque également que certains maires battus n’avaient pas une bonne cote dans l’opinion.

La défaite est sans doute déjà assez pénible pour eux sans que j’en rajoute.

Vous sembliez ces derniers temps dans une phase de recul et vous revoilà décidé à prendre de nouvelles responsabilités locales. Qu’est-ce qui a changé ?

Je n’ai pas changé d’état d’esprit. J’aime profondément le travail local, je vais renforcer cet ancrage, je crois pouvoir y être utile. Simultanément, je m’intéresse de très près aux questions nationales et internationales. En revanche, les guérillas politiciennes ne m’intéressent pas. Les problèmes de notre pays sont trop sérieux pour que les responsables politiques s’abandonnent à des préoccupations microcosmiques.

Comment doit-on décoder ce retour aux affaires rouennaises, à la présidence de l’agglo ? Votre image n’a pas été assez associée aux succès enregistrés par vos troupes en Haute-Normandie ?

Mon image, ce n’est pas ce qui me préoccupe. Peut-être d’ailleurs ai-je tort de ne pas m’en soucier, compte tenu de l’air du temps. Molière, dans la préface de Tartuffe, avait déjà tout dit dans sa mise en garde : « un peu d’ostentation vaut mieux que beaucoup de réalité cachée, et la montre donne comme un second être... » J’estime, moi, que ce qui compte, c’est le sérieux de l’action et pas la « montre ». Je fais crédit à l’intelligence et au jugement des normands pour discerner le sérieux du superficiel, l’essentiel de l’artificiel. Au plan national, ce qui m’intéresse c’est de contribuer à reconstruire la gauche pour résoudre les problèmes du pays. Au niveau local, il s’agit de lancer pour la communauté rouennaise une étape nouvelle.

Comment vous la définissez cette communauté ?

La communauté d’agglomération rouennaise, dont je dois assurer la présidence, a réalisé d’excellentes choses, notamment sous la conduite de François Zimeray. Il s’agit maintenant de lancer une nouvelle étape. Elle est nécessaire économiquement, culturellement, pour la qualité de vie et l’emploi des habitants ainsi que pour l’attractivité de Rouen et de toute la communauté des boucles de la Seine. Cette nouvelle étape est attendue. Elle est obligée si nous voulons que notre territoire soit à la hauteur des défis du monde de demain. Les conditions politiques sont réunies. Les personnels sont de qualité. Donc, nous allons avancer dans cette direction à partir du mois prochain. En commençant par un livre blanc qui décrira les objectifs, les voies et moyens de cette nouvelle communauté. Le but est simple : apporter un plus à tous les habitants ainsi qu’à l’avenir de notre territoire, dans le respect des identités locales.

Quels sont vos projets nouveaux pour l’agglo ?

Amélioration des transports, nouveaux quartiers, palais des sports, vie culturelle, etc... Il faut à la fois des projets ambitieux et une vraie proximité. Par exemple un « svp communauté » qui répondra sous 48 heures aux demandes des habitants. Dans l’immédiat, nous devrons conclure notre « contrat d’agglomération » avec la Région.

Vous êtes donc déjà président ?

Non, l’élection du Président aura lieu le 3 avril, mais le suspense est, reconnaissons-le, relativement limité.

On a l’impression que dans cette région, vous êtes chez vous dans une proportion incroyable

C’est simplement que j’aime notre région et que je suis heureux des équipes qui y sont investies. Nous travaillons en amitié, en confiance. C’est important.

Vous aimeriez qu’on dise quoi dans 6 ans sur l’agglo ?

Que la vie quotidienne s’y est améliorée et que l’avenir de nos jeunes a été bien préparé.

Votre analyse du score socialiste au Havre ?

Nous avons été un peu déçus, malgré là aussi l’ardeur de notre campagne. L’évolution sociologique de la ville a certainement joué un rôle.

Et la réalité rouennaise, vous la définiriez comment ?

Lorsqu’on est pleinement immergé dans une réalité, on n’est pas le mieux placé pour la définir. Ce qui me frappe et me fait plaisir en tous cas, c’est cette envie ressentie par tous que Rouen et la communauté « passent la surmultipliée ». C’est l’étape nouvelle dont je parle.

On dit à Paris que dans votre entourage, Henri weber, c’est le cerveau, la stratégie

Vous êtes aimable pour les autres ! C’est vrai que de ce côté-là je suis un peu déficient. (Rire)

C’est une image, un cliché, un peu comme on dit de Claude Bartolone il est votre porte flingue...Vos hommes de la région, Marie, Destans, Le Vern... que peut-on dire ?

(Rire), Non, non, je ne joue pas à ce jeu. Ce sont tous des responsables et des militants de grande qualité. Et puis il n’y a pas que des hommes : Valérie Fourneyron sera, j’en suis convaincu, une remarquable maire de Rouen. Je lui ai proposé d’être ma première vice-présidente, à la communauté. Et puis il y a beaucoup de jeunes, aussi.

Dans ce 276, est-ce qu’il y a un bâtisseur, plutôt un financier, un technicien ?

Le 276, c’est d’abord une bonne idée. Elle part du constat que, dans la vie politique comme dans la vie tout court, 2 + 2 font rarement 4, mais plutôt 5 quand l’entente règne et 3 quand la division l’emporte. Il est exact que, lorsqu’on voit l’effet concret d’amplification qu’à déclenché le partenariat des 2 départements et de la Région, c’est impressionnant, surtout à un moment où l’Etat malheureusement se défausse. Je crois au partenariat. D’ailleurs, je compte développer des contacts notamment aussi avec les agglomérations de Caen et de Cherbourg.

On vient tout droit à la question de la Normandie réunifiée

Les Présidents Philippe Duron et Alain Le Vern ont commandé un rapport complet sur ce sujet. Il dressera l’état des avantages et des inconvénients. J’attends de l’avoir reçu pour former mon jugement.

Vous n’avez pas donné de définition de la Normandie, mais on pourrait dire que c’est une belle pépinière de gauche ?

Elle l’est devenue, oui. L’évolution politique engagée dans le passé en Bretagne nous touche désormais à plein. Pourquoi ? Parce que notre société est plus sensible que par le passé aux données urbaines, nos grandes villes évoluent, nos villes moyennes touchées par les difficultés aussi, nos campagnes également. Face aux difficultés et aux menaces, les projets et les élus socialistes sont porteurs de solidarité et d’efficacité, ils apportent des réponses, ils recueillent une confiance. Et puis nous avons su ne pas perdre notre énergie dans des querelles intestines.

Il faut quelles qualités pour entrer dans le premier cercle fabiusien ?

Il n’y a heureusement pas de passeport. Je récuse toute fermeture sur soi, au contraire j’appelle tous les talents et le travail en équipe, sur la base d’une confiance mutuelle. J’aime l’idée que chacun puisse aller au bout de ce qu’il porte en lui. Servir les habitants et s’accomplir soi-même, voilà l’alchimie.

Et dans cette pépinière le jardinier en chef c’est vous, il ne faut pas trop vous faire d’ombre non ?

« Jardinier », c’est un grand compliment. Puis-je vous faire une confidence ? Le samedi matin, quand je le peux, j’adore écouter les émissions du vrai jardinier qui est Gérard Farcy sur France Bleu Haute Normandie. Je compte d’ailleurs le contacter pour mener à bien un projet sur notre territoire.

Et au plan national, quelles sont vos envies ?

Pour vous répondre, je reviens un instant sur les résultats des dernières élections. Je suis en désaccord avec l’interprétation du gouvernement. Celui-ci nous dit : « c’était exclusivement local ». Mais alors, pourquoi une poussée de gauche à peu près partout ? Parfois, la droite concède qu’il y aurait aussi un aspect national dans ces résultats, mais elle ajoute que les scores enregistrés signifient un encouragement envers le gouvernement à continuer. Etrange encouragement que cette dérouillée ! En réalité, ce que beaucoup d’électeurs ont signifié les deux derniers dimanche, c’est à la fois un choix local et une volonté nationale : pas du tout la volonté d’aller plus vite dans la même direction, mais celle de corriger et même fortement la direction politique suivie, vers plus d’efficacité et de solidarité. Si le pouvoir ne comprend pas cela et n’agit pas en conséquence, il expose la France et s’expose lui-même à de très sérieux problèmes.

Qu’est-ce que le PS doit faire maintenant ?

D’abord exercer sa tâche d’opposant et de proposant. Je crains que le gouvernement ne donne un tour de vis supplémentaire. Si c’est le cas, non seulement il faudra dénoncer la tromperie par rapport à la période d’avant-élections, nous y opposer fermement, mais encore avancer des contre propositions, notamment sur le pouvoir d’achat, l’emploi, les petites et moyennes entreprises, l’assurance maladie, les retraites. D’autre part, le PS doit mettre au clair sa stratégie. Est-ce qu’il confirme la stratégie du rassemblement de la gauche en l’élargissant, ou bien est-ce qu’il lui en substitue une autre ? Mon choix est clairement en faveur d’une stratégie de rassemblement de la gauche, rassemblement qui peut certes s’élargir à d’autres mais qui ne doit pas être remplacé par d’autres. En outre, nous allons devoir préparer un projet différent de celui de notre candidate puisque celui-ci a été rejeté. Enfin l’organisation même du PS doit évoluer pour faire émerger de nouvelles pratiques et de nouveaux responsables. Quand à notre candidat pour la grande élection, il faudra le désigner le moment venu, c’est-à-dire plus tard. Voilà les tâches qui sont devant nous. Pour la proposition et l’action sur le fond je jouerai tout mon rôle. En revanche, je ne participerai pas aux querelles internes. Dans cette période qui va être certainement calme et délicieuse, il n’est pas mauvais que certains montrent une « compétence tranquille ». Je ne suis pas candidat pour diriger le parti socialiste, j’estime que ce serait une erreur de confondre les échéances. Quant à l’avenir, tout reste ouvert.

La « compétence tranquille » ça pourrait faire une belle affiche pour la grande élection ?

Pourquoi pas, à condition que les Français aient décidé de préférer le sérieux au bling bling.

Vous pensez que c’est dans l’air du temps et que là aussi c’est irréversible ?

J’aime la formule du philosophe Guitton : « être dans le vent, c’est avoir un destin de feuille morte ». L’homme d’Etat doit savoir résister.

Le vent est bling-bling et le sérieux possible ?

J’espère bien que oui. Mais, par définition, cela ne fera pas la une des magazines. En bon normand, j’aime mieux les « faiseux » que les « diseux ».

La situation économique est inquiétante.

Oui, elle l’est. Là où le Président et le gouvernement avaient promis par le fameux « paquet fiscal » croissance et pouvoir d’achat, ceux-ci ne sont pas au rendez-vous. Les promesses faites ne sont pas tenues. Le gouvernement prépare un tour de vis. Il plaidera que c’est à cause de la situation internationale, mais celle-ci n’a fait que renforcer la difficulté, elle ne l’a pas créée. Cela dit, la situation internationale est préoccupante. L’Amérique, puis par contagion l’Europe et d’autres, paient le prix d’un système dominé par la finance et sans vraies règles. Il faut arrêter ce mécanisme cumulé de défauts financiers, de faillites industrielles ou bancaires et de perte progressive de confiance. Il est essentiel que les banques centrales redonnent de la visibilité en assurant la solvabilité en dernier ressort, que soient revues les définitions des normes des grands organismes de crédits, que l’Europe propose des projets industriels, scientifiques, écologiques novateurs. Je suis critique, aussi, par rapport aux choix de la Banque centrale européenne. Lorsque j’évoquais il y a quelques années, en Européen exigeant, les risques d’un euro cher, on ne me croyait pas toujours. Regardez maintenant ! Ce niveau de l’euro et de nos taux d’intérêt pose désormais un problème massif pour notre industrie, le dollar s’affaisse, le pétrole monte. En cas d’approfondissement de la crise, c’est la population la plus modeste qui trinque d’abord. Tout milite pour une régulation plus forte du système mondial. Je plaide pour une économie sociale et écologique de marché, pas pour une jungle financière. C’est là où une approche moderne de gauche trouve sa justification et sa force.

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