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Interventions

Pour une stratégie de réindustrie (Les Echos)

16 avril 2004

Après une pause à la fin des années 90, la désindustrialisation s’est récemment accélérée. Phénomène nouveau : après les industries traditionnelles, les délocalisations menacent désormais des activités de service aux entreprises.

Aux Etats-Unis, le dirigeant d’une entreprise du Nebraska que M. Bush avait nommé pour lutter contre la fuite des emplois industriels vient de démissionner : il avait licencié une partie de son personnel pour s’installer en Chine ! John Kerry fait campagne sur le danger des délocalisations, il y voit la raison principale de la perte de trois millions d’emplois manufacturiers américains depuis trois ans. En Allemagne, Gerhard Shröder vient de qualifier les délocalisations d’actes « antipatriotiques ». En France, le débat politique ne s’est pas encore saisi de cette question. Je la crois pourtant capitale.

Que se passe-t-il en effet sous nos yeux ? Plus une semaine sans qu’un groupe n’annonce la fermeture d’une usine dans notre pays pour en ouvrir une autre - la même - en Europe de l’Est, au Maghreb ou en Asie. Après une pause à la fin des années 90, la désindustrialisation s’est récemment accélérée. Les délocalisations ne sont évidemment pas la seule cause de ce repli, mais elles l’amplifient. Phénomène nouveau : après les industries traditionnelles, elles menacent désormais des activités de service aux entreprises. Informatique, comptabilité, centres d’appel : si nous ne réagissons pas, demain ces emplois ne seront plus localisés chez nous.

Evitons les confusions : lorsque nos entreprises s’implantent à l’étranger pour conquérir de nouveaux marchés, tant mieux ! Que de nouveaux pays prennent leur place dans l’échange mondial constitue aussi un bien. En revanche ce n’est pas cette logique vertueuse qui est à l’ouvre avec les délocalisations : l’entreprise détruit des emplois ici pour chercher le moins disant social là-bas. La spirale est négative. Elle est aussi sans fin : il y aura toujours un Etat pour proposer des salaires moindres et une moindre fiscalité. Et ainsi se déchire le contrat implicite qui liait l’entreprise à son territoire et aux femmes et aux hommes qui y vivent. Parce qu’elle est synonyme de régression sociale et de guerre généralisée, cette perspective est inacceptable.

La désindustrialisation est aggravée chez nous par une deuxième rupture : le retard technologique vis-à-vis des Etats-Unis. Les emplois détruits, hérités du passé, ne sont pas suffisamment remplacés par de nouveaux, liés à l’innovation. A court terme, c’est un facteur de chômage. A long terme, le risque est réel d’une déqualification de notre économie : au lieu d’aller vers une montée en gamme de la production, elle pourrait se replier sur des activités et des emplois à faible valeur ajoutée.

Dans ce contexte, on mesure les fautes commises par le gouvernement depuis deux ans : décisions régressives à l’encontre des travailleurs privés d’emploi ; absence de politique industrielle ; coupes budgétaires vis-à-vis de ceux, comme les chercheurs, en charge de l’avenir. On mesure également les insuffisances de la politique européenne : la concurrence y est mieux protégée que l’industrie ; l’agriculture mieux soutenue que l’innovation ; le marché mieux défendu que l’emploi.

Face aux délocalisations et à la désindustrialisation, nous devons réagir. L’activité et l’emploi industriels déterminent notre potentiel de croissance et notre place dans la division internationale du travail. L’utopie d’une France sans usine est le chemin le plus court qui mène au déclin.

Après avoir réfléchi, débattu, travaillé avec des salariés, des syndicalistes, des chercheurs, des chefs d’entreprise, je crois possible une approche d’ensemble pour ce que j’appelle la « réindustrie ». A la fois offensive, dissuasive et palliative, cette approche devra mobiliser les trois niveaux d’action que sont la Région, la Nation et l’Europe.

1) Notre action doit d’abord être offensive pour permettre la réindustrialisation de la France. Pour demeurer une puissance industrielle et faire face à la concurrence des pays émergents, il n’y a qu’une solution : miser sur l’innovation et la connaissance.

Dès maintenant, dans les régions qu’elle dirige, la gauche doit préparer le renouvellement en 2006 des contrats de plan avec l’Etat en concentrant l’utilisation des pouvoirs économiques sur les objectifs d’accroissement de l’emploi et de la productivité. Les politiques de formation professionnelle et d’éducation supérieure, de développement des infrastructures, doivent concourir à la promotion de bassins régionaux de spécialisation technologique et industrielle. La fiscalité et les budgets régionaux doivent encourager un accroissement de l’effort privé de recherche et développement. Les grands acteurs financiers tels que la Caisse des Dépôts et la Banque de Développement des PME seront sollicités pour soutenir les projets de développement et les pôles technologico-industriels les plus prometteurs.

Mais attention ! Les actions régionales ne pourront prendre tout leur sens que dans le cadre d’une ambition nationale : c’est pourquoi il faut élaborer au niveau de l’État un grand contrat national pour la recherche et l’innovation. A des moyens accrus pour la recherche devra correspondre un décloisonnement entre recherche et université d’un côté, recherche et industrie de l’autre. Cet effort sera accompagné d’une nouvelle orientation de la commande publique en faveur des PME innovantes, afin de favoriser l’émergence de champions européens dans les domaines d’avenir que sont, par exemple, les biotechnologies, les nanotechnologies et la valorisation de l’environnement.

Au niveau européen, il est temps d’inscrire l’objectif de développement industriel au cour des politiques communes. Le mandat de la Banque centrale européenne et le pacte de stabilité doivent être revus dans cet esprit. La politique monétaire doit être pragmatique et mobiliser l’euro pour la croissance et non pour la pénitence. La politique de la concurrence doit être infléchie pour mieux prendre en compte les exigences industrielles. La nomination d’un Commissaire au développement économique et social équilibrerait utilement les pouvoirs du commissaire à la Concurrence.

2) Il faut doter la France et l’Europe de règles permettant de prévenir, d’assainir et de réprimer les délocalisations sauvages. Contrairement à ce qu’affirment les idéologues de l’ultra-libéralisme, beaucoup peut être fait dans ce domaine.

S’il est légitime que les entreprises gardent la maîtrise de leur main d’ouvre, elles doivent, en contrepartie, partager avec la collectivité le poids des efforts d’adaptation des salariés. Je propose, à l’exemple du candidat démocrate aux Etats-Unis, une pénalisation financière des entreprises qui délocalisent, dont le produit sera affecté au financement de l’aide à la reconversion des salariés et du site industriel.

Nous devons également renforcer notre dispositif. En cas de délocalisation, la restitution des avantages fiscaux et aides publiques reçus, devrait pouvoir être exigée. A l’inverse, l’octroi des différents concours des pouvoirs publics devra être conditionné par la bonne pratique industrielle et salariale des entreprises.

Au sein de l’espace européen élargi, progresser sur la voie de l’harmonisation fiscale et lutter contre le dumping social constitue également une puissante arme contre les délocalisations. Dans cette perspective, je suis partisan de la création d’un impôt sur les sociétés européen, dont les ressources seront affectées au budget de l’Union. Je réclame aussi qu’un traité social vienne accompagner la future Constitution.

Au-delà même de ses frontières, l’Europe doit s’engager fortement dans le progrès international des normes fondamentales du travail, pour garantir l’équité des conditions concurrentielles du futur. Il faut soutenir l’idée que tout nouveau progrès de la libéralisation des échanges doit avoir pour contrepartie un progrès en matière de droits sociaux.

3) Troisième axe de cette stratégie : améliorer le reclassement des salariés victimes de licenciements collectifs ou de fermetures d’usines. Des mécanismes existent déjà pour aider au reclassement des salariés licenciés. Mais ils souffrent de plusieurs faiblesses.

Le reclassement ne vise pas suffisamment la reconversion des salariés vers les secteurs d’avenir. Au niveau régional, nous devons accroître la qualité de notre système de formation continue pour le rendre plus réactif aux besoins de qualification des entreprises. Les salariés les moins qualifiés devront pouvoir y accéder. Au niveau national, le développement du « droit individuel à la formation », créé par le récent accord interprofessionnel sur la formation mais encore embryonnaire, devra permettre à chaque salarié de mieux faire face à une éventuelle rupture professionnelle. L’objectif de ces efforts doit être de donner un contenu effectif à la « sécurisation des parcours professionnels » proposée par plusieurs syndicats et qui pourrait faire l’objet de négociations avec le patronat.

Une autre faiblesse est de ne pas suffisamment prendre en compte les retombées des cessations d’activité sur les sous-traitants et sur l’ensemble de l’activité économique d’un bassin d’emploi. Une grande usine qui ferme, ce sont aussi des salariés licenciés à terme chez les fournisseurs, les sous-traitants, les services locaux. Or, ces derniers ne bénéficient pas des mesures de reclassement que la loi impose aux seules grandes entreprises. Pour mettre un terme à cette inégalité, il faut à la fois développer des actions de reclassement territorial dans le cadre de contrats de site, mais aussi permettre à tous les salariés licenciés économiques de bénéficier d’un véritable droit au reclassement.

Enfin, pour soutenir et amplifier ces différentes initiatives, je souhaite une mobilisation beaucoup plus forte du Fonds social européen en faveur de la reconversion des travailleurs victimes de délocalisations . Un soutien accru sera aussi nécessaire envers les actions de formation et de développement des compétences des salariés européens dans les secteurs de l’industrie et des services jugés les plus stratégiques pour l’avenir économique du continent.

Si nous ne voulons pas que nos économies, puis l’équilibre même de nos sociétés soient menacés par le mouvement sauvage des délocalisations, il faut agir vite et fort. Cela ne signifie nullement le repli sur nous-mêmes. Le choix est simple et il devrait dépasser les clivages politiques habituels : ou bien le scénario noir du laissez faire, laissez péricliter, ou bien le scénario de la réindustrie qui doit associer l’ensemble des forces sociales et économiques du pays. C’est le sens du plan d’ensemble que je soumets au débat pour réindustrialiser l’Europe et contrer les délocalisations massives.

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