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Interventions

Plaidoyer pour l’euroréalisme

5 janvier 1996

Si je m’interroge aujourd’hui sur la construction européenne, ce n’est pas que j’aie abandonné mon idéal d’hier, simplement je vois l’échéance se rapprocher et l’évolution se préciser : elle n’a pas grand-chose de commun avec nos anciennes espérances. Or je ne veux pas que, faute d’avoir sonné l’alerte, nous laissions transformer un grand dessein en songe creux.

QU’ON s’en réjouisse ou qu’on le regrette, 1995 aura été pour la France l’année de Jacques Chirac. Vainqueur de la compétition présidentielle à l’intuition et à l’ancienneté, il aura mené sa campagne en réussissant d’une certaine façon une performance, celle de masquer ses futurs choix de fond. D’où chez beaucoup de nos compatriotes, aujourd’hui, un sentiment amer, ce goût particulier que laisse la volte-face.

L’année 1996 devrait être, elle, l’année de l’Union européenne. On en parle cependant depuis si longtemps et si confusément qu’il sera, là aussi, difficile de présenter clairement les options. Une conférence intergouvernementale va se réunir d’ici peu, mais tout semble mis en place pour qu’elle cherche surtout à ne pas fâcher les participants. Les vrais enjeux, en particulier sur le plan économique, n’apparaîtraient alors qu’après. Ils risquent également d’être amers. Ce serait une nouvelle duperie. C’est pourquoi je souhaite qu’on pose rapidement et publiquement les choix européens fondamentaux qui s’offrent à la France.

Il y a trois ans, j’ai été parmi ceux qui ont mené campagne pour l’approbation référendaire du traité de Maastricht. Non par passion pour les mérites d’un document long, obscur et à vrai dire peu lu, mais parce que je récusais je récuse toujours ceux qui rejettent en réalité toute perspective européenne et parce que je ressentais une évidence : le XXIe siècle sera celui de la mondialisation. Si nous ne voulons pas, nous Français, nous laisser marginaliser, il nous faut donner force et sens à notre région, l’Europe, afin qu’elle prolonge notre souveraineté nationale menacée d’être durablement amoindrie.

Cette conviction que pour compter face aux colosses de demain il faudra le nombre, la qualité et le projet, j’en suis plus que jamais habité, mais je constate avec regret qu’aucune conséquence n’a été tirée du score étriqué de Maastricht quant à notre façon de construire l’Union en y associant les peuples. Je déplore que l’Europe, celle de mes souhaits, celle de mes rêves, ressemble de moins en moins à celle d’aujourd’hui, trop méfiante envers le social, timide envers l’environnement, craintive envers les autres puissances mondiales et souvent sans générosité.

Si je m’interroge aujourd’hui sur la construction européenne, ce n’est pas que j’aie abandonné mon idéal d’hier, simplement je vois l’échéance se rapprocher et l’évolution se préciser : elle n’a pas grand-chose de commun avec nos anciennes espérances. Or je ne veux pas que, faute d’avoir sonné l’alerte, nous laissions transformer un grand dessein en songe creux.

L’alerte : on évoque beaucoup ces temps-ci les fameux critères de convergence de Maastricht. Pour au moins l’un d’entre eux le pourcentage du déficit public par rapport au produit intérieur brut il est probable que le gouvernement actuel ne respectera pas les chiffres. Si l’on s’en tient à la lettre des textes, le choix serait pour la France entre respecter les critères et respecter les délais. Je gage que, le moment venu, une interprétation souple prévaudra. J’ajoute qu’il n’existe aucune raison valable, contrairement à ce que proposent certains dogmatiques, de resserrer encore davantage les critères financiers, sauf à pénaliser par principe toute possibilité d’intervention publique nationale ou européenne.

Le débat devrait porter davantage sur trois aspects fondamentaux du succès de l’« euro », dont on n’entend jusqu’ici guère parler : 1) Au sein de l’Union monétaire, un lien étroit devrait être établi entre les pays à monnaie unique et les pays sans. Faute de quoi se multiplieront les dévaluations compétitives en faveur de ces derniers, qu’il est hors de question d’accepter. 2) Un pouvoir démocratique (un véritable gouvernement économique) devra fixer les orientations économiques d’ensemble car il ne serait pas admissible que la future Banque centrale européenne, dont la légitimité populaire sera nulle, régente tout. 3) La gestion de la monnaie unique devrait prendre en compte les exigences de l’emploi. Sinon, tout explosera.

Car il ne faut pas oublier qu’une monnaie, même unique, reste un instrument. Si j’ai souhaité avec beaucoup d’autres sa création, c’est parce que nous avons pensé qu’elle apporterait, face aux grandes devises internationales, une puissance d’équilibre, parce qu’elle compléterait le marché unique et faciliterait une activité plus stable et plus forte, donc davantage d’emplois. On en est loin !

Je veux être encore plus carré. Je suis européen. J’ai soutenu chaque étape de l’Union. J’ai dirigé le gouvernement qui a fait entrer l’Espagne et le Portugal dans la Communauté et fait adopter le marché unique. Je me crois autorisé à dire d’autant plus nettement que les choix européens de la France exigent, par rapport aux orientations actuelles, d’importantes corrections de trajectoire. La conférence intergouvernementale en fournit l’occasion, quitte à déranger le ronron ambiant. Il est temps, pour parler trivialement, de mettre les pieds dans le plat.

D’abord, en prônant la transparence. Avec nos voisins, notamment Allemands, notre relation est assez forte pour qu’on ne leur raconte pas d’histoires. Ne rusons pas avec les responsables, qu’ils soient chrétiens-démocrates ou sociaux-démocrates. Ils veulent davantage d’union politique. Ce n’était pas nécessairement notre inclination initiale, mais proposons-leur notre accord dès lors que, pour leur part, ils acceptent dans l’ordre économique, monétaire et social, les trois orientations que j’ai citées.

De nouvelles nations, au centre et à l’est de l’Europe, doivent rejoindre l’Union. Nous pourrions nous élargir au total à près d’une trentaine de pays. Magnifique projet pour le siècle qui s’ouvre, de faire coïncider l’histoire et la géographie en un nouvel espace de civilisation, de sécurité et de démocratie, un continent européen qui puisse faire jeu égal avec l’Amérique et l’Asie ! Quelle aventure pour la jeunesse, à la fois porteuse d’imaginaire et de projets concrets ! Pourvu que, au préalable, je dis bien au préalable, les questions précises institutionnelles, entre autres portant sur le fonctionnement de l’Union aient été réglées. Ainsi que les problèmes multiples posés par ces nouvelles adhésions, qui ont occasionné jusqu’ici un flot de démagogie. Sinon, je sais trop ce qui se passera : on prétendra que la seule réponse à la compétition mondiale se trouve dans la baisse des protections sociales européennes, l’Europe deviendra une zone de libre-échange, c’est-à-dire un terrain vague. On papotera, on diluera, puis on échouera.

Quant à notre politique proprement française, il doit être bien clair qu’aucune stratégie européenne, quelle qu’elle soit, avec ou sans Maastricht, ne la dispensera d’être active et sérieuse. « Active », cela veut dire concrètement pour les deux ans qui viennent : une croissance plus forte, un pouvoir d’achat accru, une redistribution négociée de la durée du travail, de grands programmes de travaux et d’emplois d’utilité collective, c’est-à-dire tout autre chose que la démarche anxiogène et saccadée qu’on nous impose depuis quelques mois. « Sérieuse », cela signifie des choix budgétaires stricts et une politique monétaire moins arrogante, à l’inverse de ce qui se pratique en France depuis au moins deux ans.

Alors, 1996, l’année des choix européens pour la France ?

Le fait est qu’on rencontre actuellement de plus en plus d’europhobes, ou en tout cas d’euroméfiants, réfractaires de toujours ou déçus de Maastricht. La faiblesse de leur position, c’est qu’ils ne proposent pas d’alternative convaincante ; ils peuvent toutefois l’emporter, par rejet ou par angoisse. Le cercle des eurobéats, lui, se resserre à vue d’oeil, en partie d’ailleurs de sa faute, trop prompt qu’il est à prendre toute interrogation légitime sur l’Europe ou sur la nation pour une attaque contre sa propre foi.

Ne commettons pas la même erreur de méthode que pour Maastricht : ouvrons la discussion publique avant que les décisions ne soient prises, plutôt qu’après. Il y a place, j’en suis convaincu, pour une approche qui ne soit ni eurobéate ni europhobe. J’en ai tracé brièvement la trame. Je plaide pour qu’on choisisse en 1996, après débat, le grand débat de l’année qui commence. Il faut un nom pour désigner cette autre approche : pourquoi pas l’euroréalisme ?

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