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Interventions
Laurent Fabius sur RTL : bien sûr qu’il y a un risque de récession
19 août 2008
Laurent Fabius était interviewé par Elisabeth Martichoux
Bonjour Laurent Fabius.
Bonjour.
Une partie du gouvernement rentre plus tôt que prévu pour une réunion d’urgence à Matignon au chevet de la croissance. Il n’y a pas de risque de récession, martèle le gouvernement, mais on "en a pas sous la pédale", pour reprendre l’expression de Christophe Barbier, peu de marges budgétaires. Qu’est-ce que peut faire le gouvernement ?
Bien sûr qu’il y a un risque de récession. D’ailleurs, au dernier trimestre, l’économie française a reculé de 0,3% et il y a un risque que cela continue pour le semestre suivant. Donc la situation est extrêmement sérieuse. On ne peut pas reprocher à M.Sarkozy la conjoncture internationale, bien sûr, mais on peut lui reprocher, on doit lui reprocher d’avoir dilapidé tout ce que l’on avait.
On ne se doutait pas de l’ampleur de la crise quand a été votée il y a un an la loi TEPA (travail, emploi et pouvoir d’achat).
Écoutez, reprenez tout ce qui a été dit à l’époque. Nous avions, sinon prévu l’ampleur de la crise, du moins dit que le gouvernement faisait fausse route. Alors, dans cette situation, que faut-il faire ? On ne peut pas rester les bras ballants. Je crois qu’il y a deux séries de dispositions à prendre. Des dispositions sur le plan franco-français, mais cela suppose que M.Sarkozy revienne sur un certain nombre de choses qu’il a à l’esprit. Il faudrait annuler une partie du paquet fiscal pour pouvoir donner un peu d’air, notamment sur les dispositions sociales. Il n’est pas question d’alourdir le déficit.
Par exemple supprimer le bouclier fiscal, Laurent Fabius ? A quoi pensez-vous en priorité ?
Notamment éviter les niches fiscales ! D’autre part, il faudrait conditionner la baisse des cotisations sociales à la conclusion d’accords salariaux puisqu’il y a un vrai problème salarial. Et puis, il faut encourager les PME. Ça, c’est au niveau franco-français, mais ce que j’attends surtout, je suis très étonné qu’il n’y ait rien dans ce sens, c’est une initiative européenne, parce que beaucoup de pays européens sont dans la même situation : l’Allemagne est en difficulté, l’Italie, l’Espagne. Donc, il faudrait, puisque l’Europe, collectivement, n’est absolument pas endettée, vous le savez, que la France prenne l’initiative d’un grand programme, en particulier énergétique, où l’on réalise sur financement de la Banque européenne d’investissement et de la BERD, à la fois des transports collectifs, des économies d’énergie dans l’habitat, des interconnexions électriques. Cela permettrait d’apporter un supplément de croissance et d’éviter la récession.
L’idée n’est pas nouvelle. Il y a vingt ans, on parlait déjà de ces grands emprunts européens pour rebooster la croissance.
Oui, exactement, mais cela n’a jamais été fait, et c’est le moment où jamais de le faire puisque tous les pays européens sont en difficulté. Moi j’attends de la France et en particulier du Président français, puisqu’il est président de l’Union européenne aujourd’hui, qu’il lance un grand programme dans cette direction. C’est absolument essentiel.
Mais vous l’avez dit, la France est dans le même bateau que ses voisins européens. Toute la zone euro est en crise.
Oui, mais on est en difficulté plus grande notamment parce que budgétairement, on a gaspillé tout nos moyens.
Est-ce que l’on peut dire que c’est la faute au gouvernement Sarkozy ? Mais alors il faudrait aussi dire que c’est la faute au gouvernement espagnol, etc.
Je dirais moitié-moitié. L’aspect international n’est absolument pas de sa faute. Le fait qu’il se retrouve sans aucune munition est entièrement de sa faute. Le gouvernement espagnol va engager, parce qu’il le peut financièrement, un programme de relance de 20 milliards d’euros sur deux ans. Le gouvernement allemand va engager un programme de 10 milliards d’euros sur un an. Le gouvernement Sarkozy en est incapable parce qu’il a dilapidé l’argent.
Annuler une partie de la loi TEPA, demandez-vous, un grand programme européen. Les caisses sont vides, est-ce qu’il ne faut quand même pas piocher dedans, et tans pis, on tourne le dos aux engagements vis-à-vis de nos partenaires européens, mais relancer la croissance serait prioritaire ?
Non, augmenter le déficit budgétaire ne relancerait rien du tout. Il faut faire au niveau européen, par les moyens que j’ai dits, mais en ce qui concerne la France, on a déjà crevé le plafond, si je puis dire.
Il y a de bonnes nouvelles quand même, Laurent Fabius. Le baril de pétrole baisse, l’euro se calme, l’inflation devrait refluer. Le gouvernement n’est pas optimiste pour le troisième trimestre, mais, et d’autres économistes le disent, au quatrième trimestre, on devrait voir une amélioration.
Non, ça c’est Madame Lagarde : "Tout va très bien, Madame la Marquise". Je souhaiterais comme vous que cela s’améliore, mais enfin la croissance va être autour de 1% cette année, ce qui est extrêmement faible, l’inflation est haute, le déficit commercial catastrophique, les PME sont en difficulté, les comptes publics sont au rouge. Si on trouve que c’est bien, j’ai encore dans l’oreille la promesse de campagne de Monsieur Sarkozy : "je serai le Président du pouvoir d’achat" : circulez !
Le dalaï-lama, Laurent Fabius. On attends toujours que Rama Yade précise la date à laquelle elle devrait le rencontrer.
Là, je vous interrompt tout de suite. L’attitude du gouvernement français vis-à-vis du dalaï-lama, c’est le ridicule ou le mesquin, je ne sais pas comment il faut dire. C’est complètement absurde. On doit reconnaître évidemment que le Tibet fait partie de la Chine, et on peut ne pas avoir toutes les mêmes positions politiques que le dalaï-lama, mais le traiter de façon absolument discourtoise, considérer que c’est un homme dangereux ! Moi, je le connais bien, je l’ai reçu en tant que Président de l’Assemblée, c’est un homme remarquable, c’est un homme de paix. Donc, c’est mesquin, c’est ridicule, c’est stupide.
En plus, l’objectif paraît-il est d’amadouer les Chinois, mais c’est vraiment ne pas connaître les Chinois pour penser qu’ils vont respecter un gouvernement et un Président de la République qui se conduisent, je ne veux pas être trop brutal, comme des carpettes. Vraiment, je suis peiné, j’espère qu’on va se reprendre, parce que cette politique de zigzags n’est pas une politique.
Bernard Kouchner a fait savoir qu’il était trop pris par la crise géorgienne pour le recevoir finalement, ça on peut le comprendre...
Ecoutez, quand on sait un petit peu comment se passent les emplois du temps gouvernementaux, si un membre du gouvernement, le Président de la République, le ministre des Affaires étrangères avaient souhaité voir le dalaï-lama, ils pouvaient tout à fait trouver l’heure et demie qui était nécessaire ! Qu’on n’ajoute pas une mesquinerie à un mensonge.
La crise géorgienne, pour finir, Laurent Fabius. Ce matin dans Le Figaro, Nicolas Sarkozy publie une tribune qui rappelle à la Russie que le retrait militaire n’est pas négociable. Il a mouillé la chemise, le Président, depuis le début de la crise.
Oui, il a agit vite, et de ce point de vue là, c’est une bonne chose, car quand on est le Président en exercice de l’Union européenne, et qu’il y a une crise comme celle-là aux portes de l’Europe, il faut évidemment agir vite. De ce point de vue là, il n’y a rien à dire. Mais il ne faut pas simplement agir vite, il faut aussi agir juste. Et là, dans les principes qu’a demandés Monsieur Sarkozy aux deux belligérants d’adopter, il y a eu deux erreurs graves : d’abord, ne pas y faire figurer l’intégrité de la Géorgie, alors que c’est quand même essentiel, et deuxièmement une formulation très ambigüe disant que les troupes russes devraient se retirer, mais qu’il y aurait des mesures complémentaires de sécurité tant qu’il n’y a pas d’accord international. Évidemment, les Russes jouent là-dessus. Je pense effectivement qu’il faut être ferme.
Le dernier mot ?
Tout simplement la fermeté. Merci Laurent Fabius.
Merci et bonne journée à vous.
