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Intervention de Laurent Fabius à l’Université de la Défense à Saint-Malo

10 septembre 2008

Dix ans après Saint-Malo : les espoirs pour l’Europe de la Défense

Depuis 10 ans, les menaces touchant l’Europe ont évolué : hyperterrorisme, prolifération nucléaire, conflits régionaux, changement climatique, crise alimentaire,... Elles sont diverses mais ont en commun la nécessité de les affronter non pas isolément mais collectivement. La liste et la nature de ces menaces est un plaidoyer pour davantage d’Europe.

L’Europe s’est construite sur la volonté politique de faire la paix. Celle-ci est réalisée à l’intérieur de l’Union européenne, mais d’une part les tensions se multiplient aux confins de l’Europe (Georgie, Ukraine,...), d’autre part la contribution de l’Europe à la pacification du monde reste en deça de son potentiel économique et des attentes extérieures. D’autant plus que le contexte géopolitique actuel est marqué par le retour des nations-puissances (Russie, Chine, Iran), cependant que les Etats-Unis ne peuvent tout régler ni tout contrôler. D’où la nécessité renforcée d’une Europe de la Défense.

Qu’y avait-il de visionnaire dans la déclaration de Saint-Malo il y a 10 ans ? Plusieurs éléments : l’échelon européen est pertinent pour aborder les problèmes de défense ; une volonté politique forte compte plus que les textes et les meccano institutionnels ; "l’Europe différenciée", où ceux qui le souhaitent proposent ensemble sans exclure personne, cette idée là est une voie d’avenir.

Dix ans après, le bilan de Saint-Malo est connu, avec ses atouts et ses limites. Si on veut avancer plus loin, il faut agir sur trois registres à la fois.

1. Le registre politique : une volonté forte et une Europe différenciée sont deux idées maîtresses.

L’Europe différenciée est une voie d’avenir, c’est-à-dire les avancées des Etats volontaires mais sans exclure personne - : idée minoritaire à l’époque mais qui s’impose de plus en plus, surtout après l’élargissement considérable de l’Union et les résultats des débats institutionnels récents (échec du traité constitutionnel).

Le pragmatisme : on n’a pas eu besoin du traité constitutionnel pour créer l’Agence Européenne de la Défense (2004) ni pour activer la clause de solidarité après les attentats de Madrid (2004). Le traité de Lisbonne permet des coopérations "structurées permanentes" pour la défense, mais ces dispositions sont complexes. N’oublions pas non plus que le traité d’Amsterdam prévoyait déjà des coopérations renforcées dans d’autres domaines, mais qu’elles ne furent jamais utilisées, alors que l’Euro et Schengen sont des coopérations hors cadre juridique. La conclusion, c’est que nous avons moins besoin d’usines à gaz que d’avancer concrètement. La défense est une des 4 priorités de la présidence française actuelle de l’Union Européenne. C’est un signe positif, on verra avec quels développements concrets, malheureusement les relations avec l’Allemagne laissent à désirer, la gestion du traité de Lisbonne a été contestable, le livre blanc français sur la défense et la sécurité a été rédigé sans vraie concertation avec nos partenaires européens.

Sur le plan de la méthode, la politique de défense commune n’avancera pas si on exige dès le départ un accord total à 27. Avec les Etats membres qui l’accepteront, il faut engager des capacités militaires opérationnelles à la carte et non le même menu pour tous. C’est d’ailleurs le cas pour de nombreuses opérations.

2. Le registre diplomatique. Il est nécessaire de clarifier les relations Europe/OTAN. Problème très complexe, sur lequel on a avancé, mais quelques rappels.

-  L’OTAN dans son fonctionnement actuel tend à s’élargir, à se substituer à l’ONU, à devenir une sorte de directoire de la sécurité avec toujours une influence déterminante des Etats-Unis. C’est problématique, notamment parce que la spécificité Européenne disparait (cf Afghanistan).

-  Certains Etats-membres de l’Union Européenne, notamment les pays autrefois satellites de l’URSS, sont particulièrement attachés à l’OTAN. C’est compréhensible. Mais ils s’intéressent aussi aux projets de renforcement de la défense européenne et aux opérations extérieures de l’Union, il faut les y encourager.

-  La question des relations Russie-OTAN se pose d’une manière aigüe avec le débat sur l’élargissement de l’OTAN à la Georgie et à l’Ukraine. Concernant la Géorgie, la "maîtrise" russe sur l’Ossétie du Sud et l’Abkhasie rendrait de toutes façons problématique une adhésion georgienne à l’OTAN car comment, dans ce cas, jouerait l’article 5, c’est-à-dire la clause d’assistance ? S’agissant de l’Ukraine, compte tenu notamment du sentiment de la population de la situation de la Crimée russophone à près de 60 %, de la situation en mer Noire et des tensions à l’oeuvre ou potentielles avec la Russie, ne vaudrait-il pas mieux chercher à faire de cette zone une zone-sécurisée et favoriser un accord d’association ou de partenariat privilégié de l’Union Européenne avec l’Ukraine ? L’Union Européenne a besoin de pratiquer une stratégie de voisinage beaucoup plus active.

-  Enfin, reconnaissons que la nouvelle stratégie du Président français envers l’OTAN soulève des réserves en France et qu’on ne voit pas encore les évolutions américaines censées en être la contrepartie.

3. Le registre opérationnel

-  Financièrement, écartons l’idée qu’à court terme nous pourrons réaliser d’énormes économies avec l’Europe de la Défense. Les budgets militaires augmentent à peu près partout dans le monde sauf en Europe ! En 2007, l’Union Européenne a dépensé un peu plus de 200 M € pour sa défense contre plus de 375 M € aux Etats-Unis - Mais il faut éviter les doublons et les incohérences avec nos partenaires. D’où la nécessité d’une revue de programmes concertée.

-  Industriellement, écartons également l’idée, qui est souvent celle de la Commission Européenne, que le marché européen des industries de défense ne serait pas assez concurrentiel : 20 % des équipements militaires européens sont d’origine américaine, 1 % seulement des équipements américains est d’origine européenne ! Des progrès doivent pouvoir être faits : par exemple agir contre le morcellement du marché intérieur (cf proposition de la Commission Européenne de Décembre 2007) ; encourager - et d’abord financièrement - la recherche et l’innovation (intégrer l’aspect défense dans la CERI que j’ai proposée en Novembre 2007). L’Europe ouverte ne doit pas être l’Europe offerte.

-  Mutualiser beaucoup de nos actions : il y a beaucoup à faire dans ce domaine. Par exemple, mutualiser l’utilisation et l’entretien d’une flotte de transport aérien stratégique et de ravitailleurs, fusionner les outils de renseignement spatial, créer un réseau radar européen d’alerte avancée et de surveillance maritime, coordonner les recherches industrielles, créer un centre unique de lutte contre le cyberterrorisme, européaniser les marchés d’armement. Parallèlement, créer un centre de commandement et de planification européen. Le tout appuyé ou préparé par un livre blanc européen. J’imagine que tout ou partie de cela sera intégré dans les avancées proposées par la France au cours de sa présidence.

Après une décennie institutionnelle, doit commencer une décennie politique. J’avais lancé il y a longtemps l’idée d’une armée franco-allemande. Utopie peut-être. Les tentions actuelles ne sont pas une raison pour renoncer à progresser vers l’Europe de la défense. Elles ne doivent pas la faire passer aux oubliettes, au contraire. La crise géorgienne montre le poids que peut avoir l’Europe unie pour trouver des solutions. Elle en aurait davantage si elle avait les forces pour les crédibiliser et les mettre en oeuvre. L’Europe de la défense est un pilier de l’Europe politique. Quand on les interroge, les peuples européens sont en général favorables à une politique européenne de défense. C’est eux qui montrent le bon chemin. Il revient aux dirigeants de ne pas être en retard sur les problèmes ni sur les peuples.

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Laurent Fabius sur Europe1 dimanche 7 marsMentions légales | Plan du site