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Livres

Cela commence par une balade (Plon)

août 2003

Un peu plus d’un an après le 21 avril 2002, Laurent Fabius confie, dans un ouvrage très personnel, ses expériences d’élu, de socialiste et d’homme. Une certaine "sensation de France".

JOUER AVEC LES RATS

Septembre 2002

Clichy-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. Vingt huit mille habitants. 47 % de la population de nationalité étrangère. Très peu d’entreprises et de ressources financières. « Tu verras, m’a dit Claude qui fut ministre de la ville, tous les problèmes sont concentrés en une seule commune ». Introduction lapidaire. Et vraie.

La Forestière.

Etrange habitude de donner aux quartiers les plus dégradés des noms bucoliques ! « La Forestière » en fait partie. C’est une copropriété de 500 logements, construits ou plutôt posés là il y a trente ans et qui ont mal vieilli. Le comité d’accueil est formé de deux carcasses de voiture et d’une épave de scooter en plein trottoir, roussies par le feu et par le temps. L’immeuble où je pénètre a quinze étages, comme les deux qui l’encadrent, alignés sur une dalle en béton. Etre propriétaire, ici, loin de constituer la première étape de l’ascension sociale, apporte une frustration supplémentaire. Les murs sont criblés de tags. Dessous, les garages, impossibles à garder, sont fermés. Ils servent à réduire en pièces détachées les voitures volées. Les « terrasses » sont entourées de barreaux rouillés, elles font office de cagibis ou de buanderies en plein air. Sacs en plastique, bouteilles vides, détritus - une dame blonde d’une cinquantaine d’années les enjambe pour sortir de chez elle.

Le contraste avec l’accueil des habitants est saisissant. Dans le local d’une association du quartier, une dizaine sont réunis et m’attendent avec du thé, de petits gâteaux, et l’envie chaleureuse de parler. La dame blonde nous rejoint. Au rez-de-chaussée, elle reçoit tous les jours les poubelles qui tombent des balcons du dessus. « Excusez-moi, Monsieur le Ministre, mais j’en ai assez des couches sales, commence-t-elle, vous voyez ce que je veux dire... J’habite ici depuis douze ans. Mes enfants ont entre onze et huit. Ce n’est pas pour moi que je m’inquiète. C’est pour eux. Il y a partout des rats à cause de la saleté. Les enfants jouent avec. Est-ce que vous trouvez ça normal de jouer avec les rats ? »

Depuis deux ans, à la Forestière on a renoncé aux boîtes aux lettres, qui étaient systématiquement cassées. Une autre femme prend la parole. Elle habite un immeuble voisin dont l’ascenseur est en panne depuis deux ans. Elle doit monter chaque jour avec sa poussette par les escaliers. Une troisième, arrivée de Turquie pour rejoindre son mari, raconte que sa fille est entrée en primaire mais que la classe n’a pas encore de maîtresse. « On a du mal à faire venir les entreprises pour réparer, renchérit un membre de l’association. On s’organise pour garder leur voiture, mais il y en a qui ne veulent pas venir de toutes manières. Darty va, parait-il, sur les sommets des montagnes, mais il ne se risque pas jusqu’ici. Nous avons des fuites partout et, du coup, nous battons les records de consommation d’eau ». J’apprends qu’au printemps, les tuyaux d’évacuation des eaux usées se sont bouchés, l’eau est remontée dans les canalisations et a provoqué des inondations. On a cassé les tuyaux, l’eau s’est déversée dans les sous-sols, qui ont été transformés en fosse septique. Rien n’a été réparé depuis. « Vous imaginez, au mois d’août, on se croyait dans les égouts ».

Une femme d’origine algérienne qui habite ici depuis vingt ans : « tous mes enfants sont nés à la Forestière. J’ai de la chance : à l’école, ils ont réussi. Il y a vingt ans, je vous jure, c’était le paradis sur terre. Il y avait des plantes partout. Sur les balcons, de belles fleurs jusqu’en haut. Dans l’ascenseur, un miroir. Dans l’entrée, vous ne pourrez pas le croire, du marbre. On nettoyait une fois par semaine. Je ne voyais pas un grain de poussière. C’était le rêve. Maintenant, comme plantes, il y a des poubelles. On ne comprend plus rien ».

Le paradis... le rêve... les mots qu’employaient les architectes des années 60 et 70 pour désigner l’habitat collectif ! Le paradis quand tout va bien. Mais lorsque les habitants commencent à ne plus payer leurs charges, lorsque les dégradations alourdissent chaque année le budget, commence le cercle vicieux : les dettes s’accumulent, on abandonne étape par étape l’entretien élémentaire, les fonds arrivent de moins en moins. La vie devient plus chère et moins vivable. Avec les difficultés, s’accentue le repli sur soi. Chacun se défausse sur le voisin de ses responsabilités envers la collectivité, finalement tout le monde y perd. En trente ans, le paradis des architectes est devenu l’enfer des habitants.

« Nous les propriétaires, enchaîne une autre, nous sommes prisonniers. J’ai acheté mon trois pièces 300.000 francs. Il en vaut 50.000. Je vivais au onzième étage. Chaque dimanche, l’ascenseur était en panne. J’ai déménagé au premier et loué mon appartement. Maintenant, en bas, là où j’habite, des groupes font du bruit toute la nuit. Pour mon appartement, les locataires ne paient pas et je ne peux rien faire. Qu’est-ce que je vais devenir ? »

Les parents présents ont le sentiment d’avoir failli. Ils parlent plus mal le français que leurs enfants, ils se sentent diminués. Si le quartier ne sombre pas dans l’anarchie, c’est que de nombreuses associations, magnifiques de courage, imaginent de nouvelles manières de recréer du lien entre les habitants. La mairie les aide autant qu’elle peut, avec un réseau d’élus locaux qui sont des initiateurs, des médiateurs, des amortisseurs, des accompagnateurs irremplaçables. Qui sinon eux, va tisser, recoudre la République ? Un garçon d’une quinzaine d’années, accompagné de son père, raconte comment des jeunes se sont mobilisés avec un élu pour distribuer le courrier chaque jour. Mais, malgré les efforts accomplis, la plupart de mes interlocuteurs souhaiteraient partir. Un vieux monsieur avec des lunettes me dit : « on ne sent pas quelque chose de vital, ici. » Je le reprends : « vital... ». « Oui, un projet, quelque chose qui donne envie de vivre ensemble. Qui donne confiance. »

La Forestière figure sur la liste des ensembles qui doivent être détruits et les habitants relogés. Il faut du temps, bien sûr. Mais le temps n’est pas une réponse recevable quand chaque jour les enfants jouent avec les rats. L’amélioration massive des quartiers dégradés, ce plan Marshall pour les banlieues dont on parle toujours sans jamais l’engager, je le crois indispensable. Si on ne le décide pas, si on ne le mène pas à bien, on ne retrouvera pas ce « quelque chose de vital » sans lequel la vie collective, en effet, perd son sens.

Le Coteau.

A quelques centaines de mètres, le Coteau est un quartier pavillonnaire. Eviter l’exode des classes moyennes est impératif pour Clichy-sous-bois. Sinon la ségrégation s’aggrave entre les territoires et les difficultés aussi. Philippe s’occupe de l’association de quartier. « Nous nous efforçons de traiter les problèmes de voisinage sans attendre et de réaffirmer certaines règles. Cela peut paraître bête, mais se garer du bon côté, ranger les poubelles, c’est important. Les gens apprécient la vie ici : le quartier est plaisant, la forêt de Bondy se trouve à côté. Il faut seulement qu’ils aient le sentiment que les choses sont tenues ».

Et l’insécurité ? « Il y en a, bien sûr dans la ville, et souvent violente, mais ici ce n’est pas le problème principal. Sur quatre ans, j’ai entendu parler de quelques vols dans des appartements. Ce ne sont pas tant les personnes, qu’une certaine qualité des espaces collectifs qui est menacée. La véritable cause du départ des classes moyennes, c’est l’école, précisément le moment de l’entrée au collège ».

Oui, ce qui devrait être le principal instrument de l’intégration républicaine est devenu le premier facteur d’inégalité entre les territoires. Lorsqu’un programme immobilier est lancé, juste après la surface et le prix, c’est l’école de rattachement qui détermine le choix des acquéreurs. Les « bons » établissements font flamber les prix de leur quartier, et l’école, ailleurs, se dégrade avec le logement. Nous avons besoin d’une politique plus volontariste pour sauver le brassage social qui est le fondement même de l’école publique, tout en assurant des classes d’excellence dans chaque établissement. La bataille de la ville se gagne, elle aussi, à l’école.

Retour à la mairie.

Claude, le maire, qui exerce en même temps comme pédiatre, me fait découvrir sa ville depuis la terrasse du dernier étage. On voit encore, sous le cadastre des lotissements et des résidences, le plan des anciens terrains de chasse qui se partageaient la forêt de Bondy. A côté, Montfermeil. Au loin, la Tour Eiffel et le Sacré Cœur. Nous sommes à quinze kilomètres de Paris, et pourtant c’est « un autre monde », disent d’emblée les trois responsables avec qui je déjeune en compagnie du maire.

« Le Centre Social, intervient sa directrice, constitue la seule fenêtre ouverte. Les gens, ici, ne sortent pas. Cet été, une maman africaine est arrivée au Centre avec un bébé déshydraté : elle ne savait pas lire, et on ne lui avait pas expliqué qu’il fallait mettre de l’eau avec la poudre de lait dans le biberon... » La principale du collège renchérit : « de nombreux élèves n’ont jamais vu Paris. Il existe une forme de pauvreté dont on parle peu, la pauvreté culturelle. Ils regardent la télévision, mais ce sont souvent les chaînes en langue étrangère, celle du pays de leurs parents. Leur nouveau pays, ils le découvrent surtout par l’école ».

« Ici, la première mission du service public, continue la principale, devrait être d’apprendre la langue. Nous manquons de personnel. Une bonne maîtrise du français conditionne la réussite scolaire pour les enfants, l’emploi pour les parents, et l’insertion dans la vie collective pour tous. Il n’y a guère de difficultés pour entrer dans une classe de remise à niveau lorsqu’on arrive en septembre, mais si l’enfant a le malheur d’arriver en novembre, il est mis dans une classe normale pendant toute l’année. Quand on a un seul élève dans cette situation, cela peut aller. Avec trois ou quatre, impossible. » Les professeurs sont souvent jeunes. Ils viennent de Paris, après une année de stage effectuée dans des conditions très différentes. Ils se sentent de passage. « Hier encore, poursuit-elle, en traversant la cour de mon établissement, j’entendais deux jeunes enseignants latinistes qui parlaient des auteurs qu’ils allaient étudier avec leurs élèves. L’atterissage va être difficile. »

Au-delà des barrières de la langue, le logement est ce qui contribue le plus aux difficultés. Dans certaines familles, les enfants dorment dans le salon, la télévision est allumée en permanence, la nuit ils vont à tour de rôle dans la chambre des parents pour se reposer. Le nouveau collège a laissé la bibliothèque ouverte le soir et créé des salles d’étude, qui ne désemplissent pas. En découvrant cet établissement, certains jeunes s’exclamaient : « Est-ce qu’on ne pourrait pas dormir au collège ? C’est tellement beau ! » On devine l’émotion de la directrice. Mais, après tout, l’idée n’est pas absurde.

Souvent, les appartements ne sont pas adaptés à la taille des familles. Un commerce - plutôt un trafic - s’est développé sur la misère, avec les « marchands de sommeil ». A Clichy-sous-Bois, on peut acheter un trois pièces pour 50 000 francs, et le louer 4000 francs par mois à une famille nombreuse, qui arrive du Mali ou de Turquie. Comme le remarque ironiquement le maire, Clichy a le plus fort « taux de retour sur investissement » dans l’immobilier en France. En fait, la ville - toujours cette même image - est une piste d’atterrissage. Beaucoup arrivent. Ceux qui réussissent s’en vont. Malgré le dévouement des élus et des associations, ceux qui restent s’enfoncent dans les difficultés. La moitié de la population change chaque année.

« Les gens ne connaissent ni leurs droits ni leurs obligations, reprend la directrice du Centre social. Vendredi dernier, une famille est venue me voir parce qu’elle faisait l’objet d’une demande d’expulsion. Elle avait signé un bail avec un homme qui n’était pas le vrai propriétaire. Dans certains logements, manque l’eau courante. Quand on veut engager des procédures, les bailleurs sont introuvables. On a parfois le sentiment de vivre dans un état de non-droit ».

Car l’ordre républicain, ce n’est pas seulement celui qui rappelle aux jeunes dans les halls d’immeuble le respect de la tranquillité des autres ; c’est aussi celui qui sait punir les propriétaires voyous, exploiteurs de pauvreté. Autour du logement, une culture d’impunité s’est développée, de part et d’autre : loyers iniques, charges impayées, dettes, coupures d’électricité. La directrice souligne qu’on devrait pouvoir verser directement les aides au logement aux propriétaires ou aux syndics de copropriété pour prévenir les dettes que beaucoup de familles accumulent. Il faudrait pouvoir mutualiser les frais de procédure, non pour écraser les plus démunis, bien sûr, mais pour départager ce qui relève de l’action sociale et ce qui relève de l’illégalité. Le logement est un droit, et même un droit constitutionnel. Ce droit n’est pas respecté. Sans un espace où on peut se reposer, construire un monde personnel où on se sente en sécurité avec ses enfants et dont on soit fier, il n’existe pas le minimum de liberté qu’un Etat doit garantir. Sans un chez soi, on n’a plus rien à soi.

L’ensemble de ces problèmes se retrouvent à l’hôpital de Clichy et dans le service des urgences. « On revient, me dit son responsable, à la définition de l’hôpital par Saint-Vincent de Paul : un asile pour les pauvres. Toujours ouvert. Destiné à traiter tous les problèmes de la médecine . Quant au personnel, c’est le tonneau des Danaïdes. On recrute toujours plus, mais en retard sur la demande. On n’arrive jamais à combler le trou. » « Le vrai problème, poursuit-il, c’est surtout le manque de clarté dans les missions. En dix ans, le nombre de consultations aux urgences a doublé. Ce n’est pas que les gens soient plus malades. C’est qu’ils ont de moins en moins un médecin traitant. A Clichy, les quarante gardes communales qui devaient être assurées auparavant ont disparu. Les urgences font office de guichet médical unique. Je n’y suis pas hostile, poursuit le chef de service, mais il faudrait avoir le courage d’engager une réforme. Une vraie. De casser « le machin » et de le remonter. Avec une idée claire sur ce qu’on lui demande. » Oui, il faut avant tout du courage et de la volonté.

TERRE SOCIALISTE

Novembre 2002

On devine que l’Aude est socialiste aussi vite que l’on sait breton un village ou chaleureux un bistrot. On le sent dans la qualité de l’accueil, la vigueur des poignées de main, le climat de confiance qui vaut partout où l’on a su s’associer au lieu de se combattre. Un je ne sais quoi se dégage du mélange des vignes mauves, rousses ou vertes, des maisons de village bien entretenues, de l’ombre des platanes centenaires. Il n’y a pas, comme souvent ailleurs, d’un côté des bourgades désertées et de l’autre des villes surpeuplées, ni sur un trottoir des êtres abandonnés tandis que sur l’autre se pressent des hommes d’affaires. Partout la sérénité est la récompense de l’équilibre.

Il y a un siècle, un insecte a failli réussir sur ces terres ce que des armées n’avaient pu accomplir : avoir raison de la République. Le phylloxéra dévorait les vignes, le voile déchiré de la richesse laissait apparaître l’injustice dans sa nudité révoltante. Au lieu de se livrer seulement à la colère, les hommes ont appris la solidarité. Isolés, nous ne pouvons rien contre les hasards de la vie ; mais, prêts à venir en aide au voisin malheureux, parce que celui-ci l’aurait fait si nous nous étions trouvés à sa place, nous nous protégeons tous en même temps. La nature a donné aux Audois une leçon de socialisme. Ils ne l’ont pas oubliée.

Villegly.

Derrière cette solidarité, il y a, comme en Ariège, comme dans le Nord et le Pas-de-Calais, comme dans d’autres territoires ayant la même sensibilité, le travail quotidien de milliers d’hommes et de femmes. Notamment les élus, sénateurs, députés, conseillers généraux, maires, qui portent la charge des collectivités publiques et sont les tisseurs de la République. J’en retrouve une trentaine pour déjeuner à quelques collines de Carcassonne, entre Minervois et Cabardès, à Villegly. La défaite d’Avril n’est pas loin. Parmi ses causes, nous constatons ensemble que le sens de ce que veut dire socialiste s’est obscurci. Le socialisme n’a pas su parler d’une voix aussi forte au niveau national qu’ici-même.

Gentiment, avec force précautions oratoires, un camarade maire prononce pour m’accueillir un long discours où le tact le cède toujours un peu à l’allusion. Il veut me faire comprendre, à moi l’ami Laurent, qu’à son avis, ce que nous autres, les responsables nationaux, nous n’aurions pas compris, c’est que le socialisme n’est pas le libéralisme. Je l’interromps pour lui dire que je veux bien croire que, comme il existe des cercles carrés et des lions à bec, il y a aussi des sociaux-libéraux. Mais n’aspirant pas à une existence aussi improbable, je n’ai jamais su exactement pourquoi certains essayaient de m’accoler ce qualificatif. Ou plutôt, je le comprends parfois trop bien.

Reste que l’identité socialiste s’est en effet brouillée ; mais pas parce que les gouvernements socialistes ont renié leurs principes. Cette accusation est comme le péché originel : inutile de chercher à s’en défendre. Le plus illustre élu de l’Aude, Léon Blum, l’avait compris dés mai 1936 : alors que son gouvernement de Front Populaire n’était pas encore investi, on l’accusait déjà d’avoir trahi, sur la base de rumeurs concernant un discours d’un quart d’heure prononcé devant des citoyens américains. « Ainsi, avait-il répondu, à peine arrivé au bord du pouvoir, le socialisme se renierait déjà. C’est tout de même un peu tôt, messieurs ». Moi non plus, je ne considère pas que le socialisme a trahi son idéal. Il n’a fait que chercher à travers l’histoire ce qui, dans la réalité, permettait de le promouvoir : la sécurité sociale ou les services publics au début du vingtième siècle, le levier monétaire à partir des années trente sous l’influence de Keynes. Les propositions de Blum n’étaient déjà plus tout à fait celles de Jaurès. Mais leur but était le même : faire en sorte que la croissance économique et le progrès technique profitent également à tous ceux qui y contribuent.

Et il en va ainsi pour les décennies les plus récentes, même si les derniers gouvernements socialistes n’ont pas su montrer assez simplement les valeurs qui les guidaient. A l’avenir, nous devrons davantage affirmer nos valeurs et avant tout l’exigence de justice : c’est-à-dire un partage équitable des profits de la croissance, aussi bien entre le capital et le travail qu’entre les travailleurs eux-mêmes, cette redistribution supposant bien sûr la création préalable de richesses. On ne saurait parler de justice là où le travail de l’un est censé valoir mille fois plus que celui de l’autre.

Je ne crois pas que l’idée social-démocrate soit dépassée. On ne réinvente pas une grande pensée politique tous les vingt ans, ni tous les siècles. Partout j’entends l’aspiration à plus d’égalité réelle, avec notamment l’égalité des droits civiques. Partout je conclus que la démocratie n’est complète que quand elle est, aussi, sociale. Ce qui est vrai - et essentiel -c’est que le monde change vite, que la croissance a apporté avec elle une mondialisation de l’économie qui a fragilisé les solutions anciennes. Nous devons désormais porter au niveau européen l’ambition socialiste. Nous devons imposer à l’Europe le respect de la notion de service public, repenser la formation pour qu’elle puisse accompagner chacun tout au long de sa vie et lui assurer une meilleure égalité des chances, faire en sorte que nul ne soit rejeté irrémédiablement hors du monde du travail, assurer que nous léguerons à nos enfants une terre vivable.

Un autre camarade, conseiller général, me demande si c’est en baissant les impôts comme nous l’avons fait que nous y arriverons. Il me rappelle que beaucoup de salariés modestes se sont sentis négligés par le gouvernement socialiste. Contrairement à la droite, lui dis-je, nous avons baissé les impôts plus pour les faibles revenus que pour les gros. La baisse des impôts n’est pas le paradis, c’est largement affaire de conjoncture : nous espérions encourager la consommation et l’investissement, donc soutenir l’économie, ce qui fut accompli. Quant aux petits salaires, je partage sa réaction. Mais on se souvient trop peu, remarquè-je, du niveau tragique du chômage au début du gouvernement Jospin ; d’où l’idée de partager un peu mieux le travail, et donc le revenu, afin de permettre le retour à l’emploi de ceux qui en étaient écartés. « Il n’empêche, reprend-il, que nous n’avons pas su passer de la lutte contre le chômage à un soutien suffisant envers tous ces salariés modestes, autour de huit mille francs par mois - pardon, 1300 euros - de revenu. » C’est à cela aussi qu’il faut s’atteler. Par l’alliance de la volonté et de l’intelligence. Toujours cette phrase de Jaurès, qui résume la maxime de l’action socialiste, celle qui est gravée sur le fronton de ma mairie de Grand Quevilly : « le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. » Les élus rassemblés autour de cette table audoise incarnent ce courage pour leurs concitoyens. Au niveau national aussi, il faut donner un visage au courage.

MAIRIE QUOTIDIENNE

Juin 2003

Cette matinée de travail à Quevilly, j’ai choisi de la consacrer à l’action de ma commune en faveur des jeunes. J’aime ainsi, périodiquement, dans mon petit bureau de la mairie, faire le point. Etablir un bilan municipal sans complaisance. D’un côté ce qui fonctionne, de l’autre ce qui marche moins. Juger si les objectifs qu’on s’est assignés sont atteints et se remettre en cause quand nécessaire. En outre, les congés approchent et j’attache beaucoup d’importance à tout ce que nous proposons aux enfants et aux familles de Grand Quevilly pendant cette période. Ce long temps fait pour la liberté ne doit pas devenir un espace d’abandon et d’ennui.

Nous planchons sur les vacances d’été - par échange rapide, c’est mon habitude - avec les responsables communaux concernés. Nous proposerons comme chaque année des activités différenciées pour les jeunes en fonction de leur âge. Je veux m’assurer aussi que nos structures, nos établissements ouverts toute l’année sont prêts à accueillir notre jeunesse d’ici quelques jours.

Côté centre de loisirs, pour les 4 à 12 ans, tout est en place. Nous devrions accueillir environ 400 enfants, un sur trois de ceux que nous scolarisons en maternelle et en primaire. Nous avons renouvelé les séjours de vacances au soleil pour les plus grands : il le fallait car notre traditionnel système de colonie de vacances, toujours sur le même site, ne faisait plus recette. Les destinations sont désormais plus attractives : Valloire, Athènes, les Cyclades. Notre discussion se concentre sur les tarifs, que nous avons revus l’an passé pour les rendre plus justes : en moyenne 346 euros à la charge des familles, 848 euros à la charge de la ville. Ces montants ne sont pas considérables quand on connaît le prix habituel des vacances, mais c’est une somme importante pour un foyer modeste comme ma ville en compte beaucoup. J’insiste pour qu’on vérifie soigneusement auprès des familles si elles sont satisfaites du changement de tarif.

Nous passons ensuite en revue l’opération « Espac’ados vacances à la carte » pour les 13-17 ans. Nous n’étions pas assez imaginatifs auparavant à l’égard de cette tranche d’âge. Nous avons réexaminé nos programmes. La montée en charge se poursuit. Une passerelle s’est établie avec notre Centre de loisirs de base. Nous devrions accueillir à ce titre plus de 150 adolescents cet été. Je prévois d’y faire un tour dans quelques jours.

Du côté des établissements ouverts toute l’année, où en sommes-nous ? Le roller park, la plaine de jeux Léon Blum, le centre de natation, l’espace jeunesse, la multimédiathèque, tout cela donne lieu à un court rapport ; une discussion s’installe sur les horaires d’ouverture. Très importants, les horaires : le service public - évidence parfois nécessaire à rappeler - doit être au service du public. Les équipements ne doivent pas être fermés quand leurs utilisateurs sont disponibles. Un coup d’œil particulier sur l’Espace Jeunesse, l’un de nos derniers nés, un de mes « poulains ». Le brassage s’améliore entre les jeunes des divers quartiers - ce qui constituait un gros souci. Les studios musicaux d’enregistrement qui ont été mis à disposition des jeunes groupes remportent un succès considérable. Etrangement, il n’en existe pas d’autre alentour.

Sans transition, nous passons à ce que nous appelons entre nous le CME, le contrat municipal étudiant. C’est une de nos fiertés. L’idée m’en était venue il y a cinq ans, en travaillant sur la question de l’égalité des chances scolaires appliquée à nos lycées « Val de Seine ». La commune est composée surtout d’employés et d’ouvriers, les revenus sont modestes, comment augmenter le nombre de jeunes qui pourront poursuivre leurs études jusqu’au bout ? Je savais que la ville de Chenove, en Côte d’Or, et son maire, Roland Carraz aujourd’hui disparu, étaient des pionniers dans ce domaine. J’en discutai avec Roland et, après étude approfondie, nous décidâmes en 1999 de lancer Grand Quevilly dans l’aventure.

Le CME est un contrat passé entre un jeune quevillais et la ville. Celle-ci attribue au jeune qui veut poursuivre ses études après le bac une aide financière substantielle, une bourse spéciale qui vient en plus des soutiens de l’Etat. De son côté, l’étudiant s’engage à l’assiduité nécessaire pour préparer son diplôme et à fournir une contrepartie à la collectivité, dans une approche à laquelle nous tenons, faite de droits et de devoirs. La plupart des jeunes s’engagent à « accompagner » un collégien de Quevilly qu’ils aident toute l’année. Certains collaborent à l’animation multimédia, d’autres partagent leur expérience avec des lycéens de Val de Seine, d’autres préparent le Carnaval du Bourg ou épaulent les commissions de notre conseil municipal des jeunes. Toujours cette approche en termes de droits et de devoirs, qui constitue la base de la citoyenneté. Le tour d’horizon est rapidement fait. Le bilan est dans l’ensemble positif, avec près de 200 étudiants bénéficiaires. Cela représente pour la ville un gros effort, qui est, parait-il, le plus important proportionnellement en France. A Quevilly, nous y tenons. Parce qu’il s’agit d’une approche authentiquement solidaire, avec des résultats concrets.

Trois nouveautés pour le CME cette année. Des étudiants de l’Université de Paris I ont dressé un rapport d’évaluation ; de nouveaux critères d’attribution du CME ont été adoptés pour une meilleure efficacité ; la durée minimum de résidence dans la commune passe de 3 à 2 ans et l’aide du CME pourra être maintenue en cas de redoublement. D’autre part, une convention été signée avec le rectorat pour diffuser l’information : les nouveaux bacheliers sont informés individuellement par courrier du CME proposé par la ville. Enfin, le service municipal qui suit le CME s’est doté des nouvelles technologies. Une rubrique de notre site internet lui est désormais dédiée. Pour terminer, nous faisons le point sur les aspects financiers. Les fonds ont été correctement provisionnés. Ca marche !

Dernier point à notre ordre du jour : l’encouragement aux études, hors système du CME. Quelques initiatives intéressantes sont signalées par le service en charge : à l’école élémentaire Jean Jaurès, dans le bourg, les séances d’accompagnement scolaire du vendredi soir, ont été réorganisées pour valoriser les qualités des enfants. Les activités théâtrales permettent l’amélioration du vocabulaire, de l’écriture et du comportement, elles sont désormais en place. Le respect des règles et celui d’autrui sont abordés lors de jeux collectifs de ballon. L’apprentissage du jeu d’échecs facilite la mise en pratique des notions de logique et de mathématiques : il faudra l’encourager.

Un adjoint souligne qu’il a reçu des remerciements pour une initiative récente : outre l’attribution par la ville d’un dictionnaire de français à tous nos élèves lors de leur passage en 6ème, il leur est désormais remis un dictionnaire de la première langue étrangère qu’ils ont choisie. Il est demandé qu’on étudie le coût pour une éventuelle 2ème langue.

La conversation dévie sur l’informatique. D’excellentes initiativesont été prisesettoutle monde souhaite aller plus loin. Commande est passée à nos services pour un échéancier des prochaines mesures que la commune pourrait prendre. Le Conseil général des Landes attribue, m’a-t-on dit, un ordinateur portable à chaque élève de sixième. Est-ce envisageable pour notre ville ? Ce serait magnifique. Il faut l’étudier, en pensant plutôt au primaire, puisque ce sont les écoles qui relèvent du niveau communal.

Je prévois d’en saisir Henri Emmanuelli qui préside ce Conseil général, afin qu’il me donne des informations. Il faudra interroger aussi le Conseil Régional de Haute-Normandie et son président Alain. Il fait beaucoup pour les technologies nouvelles.

Nous levons la séance. Elle a duré une heure trente. Travail efficace, proche, que j’accomplis maintenant depuis vingt cinq ans. Avec toujours le même intérêt et la même passion. La politique, heureusement, ce peut être aussi cela.

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