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Interventions
Laurent Fabius face aux lecteurs de Paris Normandie
25 octobre 2008
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CRISE FINANCIERE
Jean-Michel Thouvignon : Le pouvoir des élus pour empêcher ou limiter la crise finance ne vous paraît-il pas bien faible ?
Je veux dire d’abord qu’il n’y a pas une crise financière seulement mais au moins trois crises. Il y a en effet aussi une crise économique et un gros risque de crise sociale. Ces crises s’entrechoquent et s’additionnent. En ce qui concerne notre pays, le Gouvernement cherche à agir sur la crise financière. Mais pas grand chose sur l’économique et rien du tout sur le social. On pénalise le logement, on asphyxie les collectivités locales, on démantèle les services publics en particulier l’Education : ce sont des erreurs graves. Pour ce qui est de la crise financière, cela fait des années que je mettais en garde contre ce que j’appelle le système de l’argent fou. Le château de cartes s’écroule. Les élus ? Longtemps, il a été de bon ton de dire : moins ils interviendront, mieux cela vaudra... et tout à coup on redécouvre heureusement leur rôle. Chacun a son rôle à jouer : les élus locaux et ceux de la nation. Le problème c’est qu’il existe des institutions nationales, mais pas encore d’organisation européenne ou mondiale assez efficaces. Et puis, sans faire de démagogie, les gens se disent que le système marche sur la tête : le Gouvernement est capable de trouver des centaines de milliards pour sauver le système bancaire mais il se dit incapable de rassembler dix fois moins pour le chômage ou pour l’Ecole. C’est tout cela qu’il faut changer.
Faut-il gouverner autrement ?
Certainement ! Si les Européens décidaient comme je le propose de lancer rapidement de grands programmes d’investissements en matière d’économies d’énergie dans les logements, de transports collectifs, d’équipements de recherche, cela améliorerait notre croissance, notre emploi et notre compéitivité : c’est cela qu’il faut faire.
SITUATION ECONOMIQUE
Sabine Béziat : l’industrie haut-normande n’est-elle pas trop dépendante de l’automobile quand on voit les difficultés de Renault ?
Notre région a effectivement bâti sa puissance notamment sur l’automobile, la chimie, l’énergie, qui ne sont pas les secteurs les plus vaillants en ce moment. Nous ne devons pas les abandonner pour autant mais les moderniser et les compléter par d’autres. Nous manquons de PME solides, à l’image de ce qui existe en Allemagne. Quoi que dise le Gouvernement, le crédit leur est souvent refusé. Il faudrait pour soutenir les petites et moyennes entreprises que l’impôt ne soit pas le même si le bénéfice est réinvesti ou s’il est redistribué. Et puis, nous avons besoin d’encourager particulièrement les PME à travers les marchés publics. Pour Renault, j’ai personnellement insisté pour obtenir des garanties sur le véhicule utilitaire qui doit prendre le relais de la Laguna en 2012. Si on veut que Sandouville vive, il ne faut pas attendre 2012 pour agir mais le faire dès maintenant : s’occuper de la formation des jeunes, trouver une formule pour les départs dits volontaires en recourant à des préretraites, des mesures d’âge. Quand on connaît le bassin d’emploi de Sandouville, il n’est pas vrai que les salariés vont retrouver facilement un travail. Il y a chez Renault plus de mille personnes au-dessus de 56 ans et on leur dit qu’elles devront travailler jusqu’à 61 ou 62 ans alors que ce sont des salariés souvent usés par leur travail, beaucoup de femmes qui ont commencé à travailler à quatorze ans. Je demande qu’on leur permette de partir avant avec une mesure d’âge spéciale, Renault qui réalise des bénéfices importants peut financièrement y aider. Le salaire à Sandouville est souvent de 1,400 - 1.500 euros, on retient 400 euros sur la feuille de paie, c’est impossible de s’en sortir dans ces conditions. Avec des dispositions sociales spéciales, avec des jeunes salariés en formation, avec le nouveau véhicule à Sandouville et un nouveau moteur à Cléon, on aura un vrai plan de redéveloppement : c’est cela une politique volontariste, elle manque.
Pourquoi le revenu de solidarité active (RSA) qui est une bonne idée n’est pas soutenu par les socialistes ?
Au contraire, nous soutenons le dispositif du RSA, qui a d’ailleurs été expérimenté dans l’Eure et à Elbeuf, et qui est une idée qui vient de chez nous, mais nous sommes en désaccord sur son mode de financement. Il faut en effet trouver un milliard et demi d’euros. Or parmi les gens totalement exonérés du financement du RSA dans le cadre du bouclier fiscal, il y a 600 personnes qui ont un patrimoine de plus de 15 millions d’euros, un revenu en moyenne supérieur à 60.000 euros et qui vont toucher du Trésor Public un chèque annuel de 250.000 euros, sans pour autant contribuer au RSA. C’est totalement injuste !
COMMUNAUTE URBAINE
Emmanuel Maire : pour qui, pourquoi une communauté urbaine ?
La communautéurbaine est un ensemble de communes rurales et urbaines qui se réunissent pour mener à bien des projets concrets au service des habitants. A partir de la Communauté de l’Agglomération Rouennaise qui compte 45 communes, notre projet consiste rassembler d’un côté l’Agglo d’Elbeuf, de l’autre les communes de Caux Austreberthe, Seine Austreberthe, ainsi que Le Trait et Yainville pour former un ensemble cohérent de plus de 500 000 habitants, un territoire qui sera l’un des tout premiers en France. Nous disposerons ainsi de moyens supplémentaires pour agir, nous réaliserons des économies d’échelle, nous exercerons un rayonnement économique et culturel plus fort. Mais il faut d’abord nous concerter les uns avec les autres, convaincre les élus que c’est l’intérêt de leur territoire et montrer aux citoyens que l’on conservera la proximitédes services mis à leur disposition pour les transports, l’eau, les permis de construire, les déchets, etc... Par exemple, en matière d’eau, nous aurons une nouvelle capacité d’action grâce à cette communauté urbaine, cela devrait se traduire par une nette diminution des factures. De même, si on veut organiser davantage de liaisons par le bus, le train, le tram, sur ce territoire, c’est la voie à suivre car ce sont des projets réalisables seulement à l’échelle d’une communauté.
PARTI SOCIALISTE
Stéphane Baki : Votre parti peut-il se permettre une guerre des egos ? Sa responsabilité -elle pas de bâtir un projet crédible ?
Oui, le PS doit profondément changer. Sur le plan national, il donne depuis trop longtemps un spectacle qui n’est pas à la hauteur. Les responsables locaux sont appréciés mais beaucoup moins au plan national. Les divisons personnelles deviennent insupportables. Plus généralement, la gauche, en Europe est affaiblie, en Allemagne, en Angleterre, en Italie. Les thèses classiques de la social-démocratie, c’est à dire le compromis entre les forces du travail et du capital ne fonctionnent plus, car la mondialisation aboutit à ce que le capital l’emporte sur le travail. Et puis notre doctrine ne peut s’appliquer sur un terrain uniquement national, nous avons besoin d’agir au niveau européen et mondial. C’est tout cela qu’il faut changer, retrouver un discours clair et net, défendre les couches populaires et moyennes, formuler des propositions crédibles. La crise donne clairement raison aux partisans de la régulation, donc à la gauche. L’extrême gauche ou le centre n’ont progressé que parce que le PS déçoit. Vous voyez notre feuille de route ! J’espère que le Congrès de Reims sera celui du changement à gauche.
Stéphane Baki : Le PS n’a-t-il pas perdu sa base ouvrière au profit de l’extrême gauche ?
Non, tout dépend de notre action concrète. Par exemple, en Normandie, nous gardons une base très solide. Notre ligne politique doit être claire et clairement à gauche. C’est l’enjeu du congrès de Reims. Dans la période qui s’ouvre, faite de lourdes difficultés sociales et économiques, Martine Aubry est la mieux capable de diriger le PS. Elle possède en effet l’expérience sociale et économique nécessaire, elle a une autorité certaine et le goût du travail collectif. Ce sont de grands atouts et je suis à ses côtés avec beaucoup d’autres.
Stéphane Baki : Pourquoi n’êtes vous pas candidat et quelle est votre ambition pour 2012 ?
J’ai déjà occupéle poste de premier secrétaire. Ce n’est pas une fonction qui m’attire dans la conjoncture présente. En outre, mes responsabilités locales m’intéressent beaucoup et me mobilisent. Au plan national et international, j’agirai aussi pour améliorer les choses. Quant à l’échéance 2012, on verra. Si la politique continue à être dominée par la peopolisation et le superficiel, très peu pour moi. Si on revient à une vision plus sérieuse, alors nous verrons. Ce n’est pas pour maintenant.
SITUATION INTERNATIONALE
Louis Ferdinand Durand : quel est votre pronostic pour l’élection américaine ?
La présidence de M. Bush a été calamiteuse. Il termine son mandat avec le drame de l’Irak, le refus d’avancer pour protéger l’environnement, des mensonges innombrables et la pire crise économique depuis 1929 : il porte une lourde responsabilité dans ces catastrophes. Beaucoup d’éléments font qu’Obama peut gagner : sa campagne est intelligente, il possède une personnalité forte, de solides conseillers et la situation économique plaide pour le changement, pour la régulation, donc pour les Démocrates. Obama dit ce qu’il propose pour l’avenir, alors que Mac Cain se contente de répéter : votez pour moi car j’ai été un héros. Tout plaide donc pour Obama mais ne soyons pas hypocrites : l’Amérique va-t-elle accepter d’élire un noir ? Obama, c’est une Amérique multiculturelle avec une vraie vision du futur. S’il est élu, cela donnera au monde une autre image des Etats-Unis et cela peut contribuer au déblocage de nombreux problèmes, notamment la question israélo-palestinienne, les conflits en Irak et en Afghanistan. En Europe, nous pourrons mener avec lui un vrai travail sur les questions économiques et énergétiques. J’ajoute qu’Obama s’est prononcé en faveur du protocole de Kyoto, enjeu majeur. Mais pas de naiveté : il défendra, et c’est normal, l’intérêt des Etats-Unis, qui ne correspond pas toujours au nôtre. Nous n’aurons donc plus un adversaire mais un partenaire coriace. Si je votais, je voterais Obama à coup sûr.
Louis François Durand : Faut-il rester ou partir d’Afghanistan, changer de politique au Moyen Orient ?
En Afghanistan, il n’y a pas de victoire possible par l’occupation militaire, à cause de la structure même du pays : la montagne, le désert, les tribus, les divisions politiques et la proximité du Pakistan. Il faut une toute autre politique au Pakistan pour cesser de nourrir le terrorisme. En Afghanistan, le président Karzaï doit accepter de discuter avec les Pachtounes les moins extrêmistes, car c’est la leçon de l’histoire, on ne fait la paix qu’avec ses anciens adversaires. Nous devons aussi mieux protéger nos soldats. Se pose en outre le problème de la drogue : le pavot afghan fait vivre beaucoup de paysans mais alimente aussi une partie des dirigeants ! Il faut que les Occidentaux rachètent cette production pour la détruire et qu’elle soit remplacée pour les paysans par d’autres cultures. C’est donc une politique radicalement nouvelle qui est nécessaire, impliquant l’afghanisation du pays ; nous pourrons alors retirer nos troupes car je refuse que nous soyons une armée d’occupation.
