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« Tout est fait pour éviter la question salariale »
17 février 2009
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Interview de Laurent Fabius dans Les Echos de mardi 17 février
Que faut-il attendre du sommet social demain à l’Elysée ?
J’espère qu’il y aura des résultats concrets, en particulier pour le pouvoir d’achat et l’emploi, car c’est dans ces domaines que se situent les premières attentes. Je trouve très paradoxal que le chef de l’Etat convoque une réunion sociale à la suite de la grande manifestation du 29 janvier et que l’ordre du jour ne porte pas principalement sur les demandes des partenaires sociaux, mais sur ses propres propositions. Ni les syndicats ni le patronat ne demandent, à ma connaissance, une baisse prioritaire de l’impôt sur le revenu. Les revendications principales portent sur le pouvoir d’achat, les services publics et l’emploi.
Sous-entendez-vous que le président veut court-circuiter la représentation nationale ?
En tout cas, je suis frappé et surpris qu’il n’essaie même pas de nouer un dialogue politique ni de considérer avec un minimum d’intérêt les propositions de l’opposition. Tout remonte à l’Elysée. C’est l’egoprésidence. Nicolas Sarkozy, avec son style particulier, ajoute le conflit à la crise. Plusieurs ministres sont évanescents et pendant ce temps le président cherche querelle à la Terre entière. Un jour il s’en prend à l’Allemagne, l’autre à la Grande-Bretagne, à la République tchèque, aux enseignants-chercheurs, aux fonctionnaires, aux magistrats... On attend du chef de l’Etat qu’il soit un homme de la cohésion, pas de la division. Il lui revient de tracer une perspective et de rassembler plutôt que d’opposer les uns aux autres.
Etes-vous favorable à la baisse de l’impôt sur le revenu ?
Proposer des baisses d’impôt est toujours populaire. Mais, dans le contexte actuel, est-ce la meilleure solution ? Les 15 millions de foyers les plus pauvres qui ne paient pas l’impôt sur le revenu seront exclus de ce dispositif. Il se produira des effets de seuil. Et cette disposition aura moins d’impact direct sur la consommation que, par exemple, l’attribution d’une aide financière aux foyers modestes. L’idée me semble donc au moins autant inspirée par la consultation des sondages que par une analyse approfondie de la situation économique et sociale.
Soutenez-vous la suppression de la taxe professionnelle et son remplacement par une taxe carbone ?
Taxer les émissions de CO2 est une idée pertinente, et la taxe professionnelle comporte des inconvénients bien connus. Mais penser que l’on peut remplacer l’une par l’autre n’est pas très sérieux. D’une part, il a été jugé qu’il n’était constitutionnellement pas possible de limiter la taxe carbone aux seules entreprises, elle devrait donc être étendue aux particuliers : est-ce l’objectif que l’on poursuit ? Ensuite, la taxe carbone est une taxe de dissuasion : si elle remplit ses objectifs, son produit baisse ; que deviendraient alors les collectivités locales, dont les investissements sont si utiles ? S’il faut modifier la TP, il vaut mieux, selon moi, regarder vers la valeur ajoutée. Et il me paraît indispensable de garder un lien entre les collectivités locales et les sociétés qui y sont implantées pour que celles-là soient incitées à continuer d’accueillir des entreprises. Bref, cette annonce semble résulter d’une certaine improvisation.
Que pensez-vous de la règle des trois tiers pour la répartition du bénéfice des entreprises ?
On va voir si Nicolas Sarkozy y croit lui-même et l’applique aux entreprises publiques. D’une façon générale, il est évident que se pose un problème de partage des richesses entre travail et capital à l’échelle mondiale. C’est même l’une des causes de la crise car la baisse relative des rémunérations a conduit à une hausse inconsidérée de l’endettement qui a fragilisé le système. Mais ce n’est pas en énonçant une simple affirmation lors d’une émission de télévision que l’on règle ce type de problème. Et quid des entreprises qui ne font pas de bénéfices ? Si on veut améliorer le partage des richesses créées par les entreprises, il est plus simple de regarder d’abord du côté des salaires.
Quelles mesures sociales suggérez-vous de prendre ?
Le plan gouvernemental est trop faible et déséquilibré, il faut l’amplifier et lui donner une vraie composante pour la consommation. L’idée de Barack Obama d’un chèque d’environ 1.000 dollars ou 1.000 euros pour un couple et 500 euros pour une personne, sous la forme éventuellement de chèques d’achat, me paraît une bonne idée. Il faudrait, aussi, mieux indemniser le chômage partiel en passant de 60 à 80 % du salaire brut. Et lier les exonérations de charges aux négociations sur les salaires. Nous proposons ces mesures dans notre contre-plan. En réalité, tout est fait par le gouvernement pour éviter la question salariale. Je ne dis pas qu’elle soit facile. Mais si l’on veut équilibrer le soutien à l’investissement par un soutien au pouvoir d’achat et à la consommation, c’est le circuit le plus efficace.
Que faut-il faire pour débloquer la situation en Guadeloupe ?
Il faut que l’Etat revienne rapidement dans le jeu, et aide à trouver une solution de compromis. Le problème, c’est que le gouvernement, qui a « cafouillé », est tétanisé. Il a peur d’être mis sous pression demain par les syndicats pour étendre à la métropole les éventuelles mesures outre-mer. Le chef de l’Etat ou le Premier ministre devraient, je le pense, recevoir les parlementaires d’outre-mer. Et leur montrer qu’ils ont un vrai intérêt pour nos compatriotes des DOM-TOM. Mais tout cela, je le crains, laissera un goût amer.
Article également disponible sur www.lesechos.fr
