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Interview dans L’Expansion du 18 mai 2009
18 mai 2009
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Interview de Laurent Fabius dans l’Expansion du 18 mai 2009, par Béatrice Mathieu
Quels sont, selon vous, les fondements du modèle français ?
Ce "modèle" repose sur quatre piliers, même si la crise brouille les repères. Le premier est une puissance publique active. Le deuxième, la recherche de l’égalité, qui s’oppose à l’individualisme souvent inégalitaire des sociétés anglo-saxonnes. Le troisième est la laïcité qui tranche avec une vision communautariste. Le dernier, une politique étrangère indépendante et universaliste. Mais entre ces fondements et la réalité, les décalages sont spectaculaires, d’où le brouillage. Par exemple, nous sommes aujourd’hui en France assez loin de l’égalité, notamment à l’école ou pour la santé. Autre contradiction : le chef de l’Etat s’est fait élire il y a deux ans sur un programme qui visait largement à démanteler ce modèle social, il se retrouve aujourd’hui, crise aidant, un de ses zélateurs, du moins en paroles ! Et les partis qui depuis longtemps représentaient ces idées de régulation et de protection ne bénéficient pas de leur retour en grâce. Il y a donc des clarifications à opérer et des hypocrisies à balayer.
La violence de la crise a-t-elle ébranlé certaines de vos convictions ?
Elle les a plutôt renforcées. Depuis longtemps, j’avais - avec d’autres - décrit et dénoncé les dérives qui ont conduit à la crise actuelle, notamment un court-termisme désastreux et une financiarisation excessive. On ne mesure pas encore à quel point crises financière et écologique ont les mêmes fondements. Sauf qu’en ce qui concerne la finance, nous allons pouvoir, je l’espère, réguler le système et limiter les dégâts. Alors que, pour la planète, le stock de problèmes est encore plus lourd. La social-démocratie est, elle aussi, touchée par la crise. Traditionnellement, elle s’appuyait sur un compromis entre le capital et le travail, sans tenir compte du facteur nature, et elle prétendait agir dans un cadre national. Cet équilibre a explosé. C’est pourquoi je plaide pour une profonde mise à jour de nos idées.
Pour sauver le modèle social français, il faut donc le réformer...
Evidemment ! Quelle erreur de croire que parce que l’économie française semble résister un peu moins mal que ses partenaires, il ne faudrait rien faire. Nous avons besoin d’une vraie nouvelle donne éco-sociale, qui passe par plusieurs grands changements. D’abord, la croissance verte : les points de croissance qui nous manquent, il faut les chercher là. Il nous manque une fiscalité verte, une vigoureuse politique d’économies d’énergie, un effort coordonné européen de recherche, depuis la voiture électrique jusqu’aux nouveaux carburants en passant par les renouvelables. L’impulsion publique sera déterminante. Deuxième chantier, la réforme juste. Ce que montre le vibrionnage actuel, c’est que sans justice aucune réforme n’est acceptée. Nous sortirons de cette période avec des comptes publics désastreux, il faudra donc établir des priorités budgétaires drastiques : éducation, recherche, innovation ; mettre en place une sécurité sociale professionnelle ; alléger la fiscalité sur le travail, supprimer les niches fiscales ; et booster nos PME. Troisième changement nécessaire, le fonctionnement même de notre démocratie : « l’égo-présidence » se veut moderne, elle est en réalité archaïque dans une société complexe. Nous devrons développer le pouvoir des régions, équilibrer l’exécutif par le parlement, assurer l’indépendance d’une multitude d’autorités, donner des responsabilités accrues aux partenaires sociaux. Le danger est que le quinquennat actuel sinistre la notion même de réforme dans l’opinion publique...
Et l’Europe dans tout ça...
C’est la quatrième marche du changement. Une Europe puissance et différenciée, l’Europe des 3 cercles ou des coopérations renforcées pour laquelle je plaide depuis longtemps. Il s’agit concrètement d’avancer plus vite entre quelques pays partageant valeurs et vision dans des secteurs stratégiques comme l’énergie, la recherche, la défense. Nous devrons aussi mieux nous harmoniser, socialement, fiscalement, économiquement et améliorer la gestion de l’euro. Sinon, au sein du trio que forment le dollar américain, le yuan chinois et l’euro, notre économie risque d’être le dindon de la farce. Et promouvoir le juste échange plutôt que le naïf libre échange. Pour engager cette vaste nouvelle donne, chacun comprend que nous aurons besoin de responsables moins bling-bling et vraiment sérieux.
Propos recueillis par Béatrice Mathieu
