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Événements
A propos de l’écologie
7 septembre 2009
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C’est en allant vers la mer, Editions du Seuil, 1989 ; extraits du chapitre IV « Ecodéveloppement » Page 87-107 :
Marginale, l’écologie ? Elle est centrale. Centrale par la problématique qu’elle exprime : pour la première fois dans l’histoire de la planète, l’homme peut rompre durablement les cycles de la vie, casser les régulations existantes, démolir ce qui l’entoure et lui-même avec, bref détruire l’humanité. Refuser ce danger-là, rien n’est plus important. C’est pourquoi je me méfie du mot « environnement » parce qu’il porte en lui - au-delà de sa facilité immédiate - une conception fausse et dangereuse de nos rapports avec le monde. « Environnement », cela voudrait dire que la nature est périphérique, marginale, que l’homme est au centre de tout. La réalité est inverse : nous sommes un élément de cette nature, qui nous englobe. Ce n’est pas un débat sémantique, c’est une différence essentielle. Comme l’analyse le philosophe Michel Serres, le contrat fondateur n’est pas passé seulement par les hommes entre eux, il doit avoir la nature pour partenaire, il n’est pas seulement social, il doit être aussi « contrat naturel ».
Marginaux les écologistes ? Les partis politiques traditionnels feraient mieux d’y réfléchir attentivement. Lorsque cette prétendue « marge » soulève des questions vitales, lorsqu’elle mobilise l’intérêt, la passion des jeunes, lorsqu’elle aborde à la fois les problèmes les plus quotidiens (l’air que je respire, l’eau que je bois, le logement que j’habite, la campagne qui devient un désert, le bruit qui m’agresse...) et les interrogations les plus fondamentales - celles du sens -, lorsqu’elle représente en termes électoraux autant et parfois plus que des formations installées, on est en droit de se demander ce qui est vraiment marginal et ce qui ne l’est pas. Si les formations traditionnelles ne traitent pas sérieusement les interrogations de fond que suscite l’écologie, ce sont elles, rapidement, qui se retrouveront marginales. D’un point de vue électoraliste, l’attitude des socialistes qui voient rouge dès qu’ils entendent parler vert est peut-être compréhensible. Mais elle est indéfendable. J’ai souvent affirmé que le PS devait devenir ou plutôt redevenir le premier parti écologiste de France. Des commentateurs bien intentionnés ont voulu y voir le comportement récupérateur d’un parti attrape-tout. Ils se trompent. Entre socialisme et écologie il n’y a pas opposition mais complémentarité.
[...] Sur l’hétérogénéité du vote vert, tout a été dit : une partie de l’électorat vert se déclare avant tout proche du PS - enseignants, fonctionnaires, ouvriers ; une partie plus vaste s’affirme avant tout écologiste ; la dernière partie provient de la droite. Cette hétérogénéité est-elle une faiblesse, le signe que le phénomène vert est un effet de mode, une réaction transitoire contre le profil bas adopté depuis quelque temps déjà par les grands partis politiques, contre l’absence de projet mobilisateur ? Ou bien indique-t-elle l’émergence d’une nouvelle force permanente sur la scène politique française et européenne ? [...] Je réponds : cela dépend beaucoup de nous, socialistes.
[...] Les atteintes à la nature et au cadre de vie ne sont ni une donnée du malheur ni l’effet de l’inconscience, de la cupidité ou de la noirceur des hommes. Autant que le collectivisme à l’Est, et aussi sauvage que lui, le capitalisme libéral porte une lourde part de responsabilité.
[...] Il faudra bien en venir à mettre en cause notre modèle de développement lui-même, chercher à construire un mode nouveau moins soumis à l’économie, moins obsédé de profit à court terme, de production, de consommation, d’accumulation ; plus soucieux de réalisation, de création, d’équilibre, de solidarité, d’accomplissement de soi, valorisant le temps que l’on consacre aux activités autonomes, qui ont un sens en elles-mêmes - culture, formation, loisirs, communication, convivialité -, plutôt qu’un seul labeur, au travail qu’on échange contre un salaire. La qualité de vie n’est pas seulement la course au niveau de vie. Le terme d’écodéveloppement » (économie et écologie mêlées) convient bien à cet objectif.
[...]
Le reflexe écologique doit venir en particulier des principaux agents de développement eux-mêmes, les entreprises. En France ce n’est pas encore le cas. L’outil fiscal doit être utilisé en ce sens. A la gauche de prendre l’initiative d’un réexamen des impôts au bénéfice d’une véritable fiscalité écologique ! Nos impôts - et nos cotisations sociales - ont été conçus à une époque où ne se posaient ni le problème du chômage ni celui de l’environnement. Ils ne sont plus adaptés aujourd’hui. La première mesure nouvelle devrait être un crédit d’impôt écologique, c’est-à-dire un allégement fiscal pour les entreprises qui investissent afin de réduire la pollution.
[...] Il y a quelque chose de fondamentalement transformateur dans l’orientation de ceux des Verts qui ne prônent pas un retour au passé - fortement idéalisé d’ailleurs - mais allient au contraire écologie et modernité, cherchent la voie d’une croissance propre, d’un développement alternatif. Ceux-là ne peuvent qu’être hostiles au libéralisme sauvage, à l’expansion indéfinie des rapports marchands, à un mode de production fondé sur la concurrence entre des firmes ne connaissant que leur intérêt particulier. En revanche, ils ne peuvent que partager avec la gauche la volonté de soumettre l’activité économique à des fins et à des valeurs solidaires, l’aspiration à une civilisation qui permette mieux l’épanouissement de la personne humaine. Bien sur, l’accroissement de la production est indispensable, et si nos devanciers ont tellement insisté sur ce point, c’est parce que, je l’ai dit, cet accroissement était un instrument essentiel de lutte contre la pauvreté, qui constituait l’objectif premier des socialistes et reste un objectif majeur. Il n’est pas question pour nous de viser la croissance zéro. Nous nous distinguons là de certains écologistes, car nous savons que la croissance douce, c’est le chômage dur. Mais cet accroissement de la production n’est pas une fatalité. La finalité, c’est la personne humaine. L’homme ou la femme n’est pas uniquement un producteur et un consommateur. Il y a un sens, il y a un projet. Alors qu’auparavant les deux facteurs de production reconnus étaient le capital et le travail, la nature devient également centrale. Elle doit être traitée comme telle, et non considérée comme un « solde ». Le concept de développement doit faire place à celui d’écodéveloppement.
Pour une social-écologie (Libération), 17 juin 2003, par Laurent FABIUS
Il y a déjà plus de dix ans, j’avais évoqué le concept d’« écodéveloppement » pour qualifier la démarche que je souhaitais, à la fois économique et écologique. Avec la social-écologie, c’est de cela qu’il s’agit. Une démarche authentiquement écologique doit devenir centrale dans la définition de nos politiques. La gauche doit relever le défi. Nous pouvons compter pour nous y aider sur les Verts, avec lesquels nous devons passer notamment un contrat global. Au travail !
Au moment où la gauche passe du choc de la défaite à une approche plus offensive et plus constructive, il est bon de rappeler que la social-démocratie européenne est née de la volonté d’améliorer la vie des salariés, en se fondant sur une analyse des rapports de production. Ce projet est pleinement actuel. Mais, pour l’accomplir, il nous faut répondre à des questions nouvelles, en particulier la question écologique.
Car, quoi qu’en disent certains, il y a urgence sur ce plan. Déjà 40% de la planète manque d’eau potable. Si l’on ne réagit pas, la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère doublera d’ici 2050 : le réchauffement climatique poussera des populations entières à l’exil, multipliant les tensions et les guerres. Le nombre de personnes touchées par les catastrophes naturelles pourrait passer d’ici une décennie à plus de 200 millions.
La « crise écologique » creuse les inégalités. 4 milliards d’êtres humains survivent avec moins de deux euros par jour, cependant que 20 % des habitants de notre planète accaparent 90 % de la consommation mondiale. En France même, les premières victimes sont les personnes les plus démunies : ce sont elles qui ont le plus à souffrir des atteintes à la qualité de l’air, du bruit dans les villes, des crises alimentaires et des pollutions à répétition.
Ces dérèglements nourrissent de nouvelles inquiétudes. Ils suscitent aussi de nouvelles attentes. L’opinion commence à se mobiliser, particulièrement à gauche, autour des problématiques social-écologiques. Face à ces mouvements de fond, la réponse de beaucoup de politiques reste insuffisante. Plusieurs raisons à cela : les cycles électoraux sont courts, les résultats en matière d’environnement sont longs à obtenir ; là où il faudrait agir à l’échelle d’un continent ou du monde, les gouvernements demeurent cloisonnés ; enfin, les stratégies publiques en faveur de l’environnement réclament des arbitrages difficiles, elles remettent en cause certaines habitudes et se heurtent à de nombreux groupes de pression.
Adossée à son orthodoxie libérale, la droite parlera du développement durable sans le mettre en ouvre. Cela supposerait des révisions déchirantes pour elle, telle que la remise en cause du modèle ultra-productiviste, le partage des risques environnementaux ou la responsabilisation des producteurs pollueurs. De façon emblématique, la crise de l’ESB a pour origine directe la décision de Margaret Thatcher de diminuer les normes de chauffage des farines animales. En France, Jacques Chirac illustre ces contradictions : les déclarations peuvent être généreuses, mais les actes vont toujours dans le même sens : défense sclérosée d’une PAC favorable aux gros exploitants mais anti-Sud et anti-environnement ; mascarade de « débat national sur les énergies » pour mieux légitimer le tout nucléaire ; vacuité de la charte de l’environnement, qui reste muette sur le lien entre santé et environnement et consacre sans le consacrer tout en le consacrant le fameux principe de précaution. Ce qui risque à la fois de nuire au progrès des sciences et de ne pas bénéficier à celui de l’environnement.
La gauche doit relever le défi. Elle doit retenir parmi ses priorités centrales une authentique politique écologique. Nous pouvons compter pour nous y aider sur les Verts, pour lesquels l’environnement est un élément fort d’identité et qui, quelles que soient les critiques entendues, ont permis plusieurs avancées aujourd’hui remises en causes - par exemple la loi sur l’aménagement et le développement durable du territoire. Respecter notre partenaire écologique, c’est passer notamment un contrat global avec lui - fait de droits, de devoirs et d’engagements dans la durée - et pouvoir lui confier le moment venu des responsabilités diversifiées. Telle a d’ailleurs été la démarche de nos partenaires socialistes en Europe au cours des dernières années. Dans sa réflexion écologique, le PS devra construire et proposer de nouveaux compromis : entre la croissance et l’environnement, entre le souci à court terme des salariés et celui des générations à venir, entre l’attachement au progrès scientifique et la nécessité d’en maîtriser les effets. Aucun de ces dilemmes n’est indépassable. Le PS devra indiquer des priorités d’action. Dès à présent, j’en distingue cinq :
1. Placer l’écologie au cour du projet de maîtrise de la globalisation. Une Organisation mondiale de l’environnement (OME) devra garantir la régulation environnementale internationale. Cette OME pourrait comprendre une représentation nationale ou régionale tripartite : Gouvernements, experts, ONG. Elle devra être consultée par l’OMC - et pouvoir s’imposer à elle - sur toute question commerciale comportant des enjeux environnementaux. Deux thèmes devraient mobiliser en priorité l’OME : la lutte contre le réchauffement climatique à travers l’application du protocole de Kyoto et une taxe mondiale de faible montant sur les émissions de gaz carbonique, ainsi que la transformation de l’eau en un bien public mondial accessible à tous. La question agricole constitue également une dimension décisive. Favoriser une agriculture écologique et respectueuse des équilibres Nord-Sud exige de réformer la PAC et de refuser le tout OGM. Face aux tergiversations, nous devrons être fermes sur ces deux points.
2. Diversifier notre stratégie énergétique nationale est une nécessité. Nos modes de production et de consommation manquent de durabilité : d’ici quarante ans, l’exploitation à bas coût des hydrocarbures pourrait toucher à sa fin. La question des déchets nucléaires reste sans réponse satisfaisante. A moins d’un recours aux surgénérateurs dont les risques demeurent considérables, le nucléaire ne constitue pas une alternative suffisante à l’épuisement des ressources fossiles. La construction d’un nouveau réacteur EPR que le gouvernement semble sur le point d’annoncer ne serait pas conforme à une vraie stratégie de diversification. Nous devons faire du soutien aux économies d’énergie et du rééquilibrage de notre politique énergétique vers les énergies renouvelables , une priorité créatrice d’emplois. Nous devons avoir une approche plus européenne.
3. Améliorer la qualité de vie urbaine est un autre axe majeur. C’est souvent dans nos villes que la crise écologique est la plus durement ressentie, avec notamment les pics de pollution de l’air et les ratés massifs de l’urbanisme des décennies 60 et 70. Dès lors, il faut favoriser les transports collectifs face au tout voiture : meilleure desserte des quartiers et plus grande fréquence des bus, métros et tramways. Nous devons également améliorer la gestion des déchets et reconquérir le paysage urbain. A la périphérie des villes, on a laissé s’installer de vastes centres commerciaux et autres zones d’activité dans le plus grand désordre et sans souci esthétique. Les cités elles-mêmes sont souvent dégradées. Un « plan paysage » devrait se donner pour objectif de parvenir à une harmonie architecturale dans nos quartiers, fondement d’un véritable éco-urbanisme.
4. Il est temps de créer un service public de protection de l’environnement. Sur l’eau, l’air et le bruit, sur les déchets, la pollution des sols et les risques industriels, tout citoyen doit pouvoir disposer d’une protection contre les nuisances et les dangers. Cela impliquera une législation exigeante face aux pollueurs, applicable dans de nombreux cas au niveau européen . Pollueurs maritimes : c’est l’évidence. Pollueurs terrestres : l’exemple de Metaleurop a montré qu’un groupe industriel pouvait mettre la clef sous la porte en s’exonérant de sa responsabilité sociale et de sa responsabilité environnementale. Cela doit cesser ! Les services territoriaux du Ministère de l’environnement devront être renforcés, et les devoirs des citoyens réaffirmés : développer les économies individuelles d’énergie, encourager le tri sélectif des déchets, ce sont des moyens utiles pour une vraie éducation à l’environnement.
5. Enfin, nous devrons mettre en place une démocratie des choix technologiques. Nous entrons dans la « société du risque ». Cela suppose que les politiques prennent leurs responsabilités ; cela exige, en amont, de mieux informer les citoyens. A chaque avancée technologique, on doit dire les avantages escomptés et les risques encourus ; quand on opte pour une procédure de précaution, il faut en préciser le coût pour la collectivité. Le manque de transparence de l’Etat laisse souvent l’opinion sous l’influence de groupes de pression. Les choix énergétiques et les choix en matière de bioéthique devront être au cour de ce débat collectif.
Il y a déjà plus de dix ans, j’avais évoqué le concept d’« écodéveloppement » pour qualifier la démarche que je souhaitais, à la fois économique et écologique. Avec la social-écologie, c’est de cela qu’il s’agit. Une démarche authentiquement écologique doit devenir centrale dans la définition de nos politiques. Elle suppose que nous nous interrogions sur nos modes de production, que nous prenions conscience des dangers de la marchandisation du monde et que nous pratiquions une réelle coopération internationale . Elle offrira un véritable contenu, intellectuel et politique, à la notion de développement durable, et non de simples bonnes paroles. La tâche est immense. Au travail !
