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Interventions
Le paradoxe du 6 juin (L’Express)
25 mai 2004
Le propre des mauvaises guerres, c’est que, même gagnées militairement, elles se soldent par des défaites morales et politiques. Cette vérité, les Etats-Unis en font, jour après jour, la cruelle expérience en Irak.
Entreprise sans mandat onusien pour un mobile jamais démontré - les fameuses armes de destruction massives - l’expédition américaine en Irak s’est poursuivi dans la torture et les humiliations. Cette guerre devait apporter trois progrès : la démocratie en Irak, la paix au Proche-Orient, la victoire contre le terrorisme. Un an après, de Bagdad à Gaza, en passant par Madrid, on mesure l’immense fiasco.
Je n’ai jamais été un adepte de l’anti-américanisme primaire, ce simplisme imbécile. J’ai soutenu la première intervention contre l’Irak et approuvé celle de l’OTAN dans l’ex-Yougoslavie. Soixante ans après le débarquement des alliées en Normandie, je sais ce que la France doit à cette grande nation. Quel contraste pourtant entre le message de Roosevelt et celui de Bush Junior ! Le premier voulait débarrasser le monde du nazisme et jeter les fondements d’un ordre international plus juste et plus prospère. C’est ce qu’exprimèrent, en leur temps, les principes de la Charte des Nations-Unies et le Plan Marshall. Aujourd’hui, les néo-conservateurs de la Maison Blanche prônent la force sans le droit, méprisent le système multilatéral et croient répondre à l’hyper-terrorisme par l’hyper-unilatéralisme.
Cette politique creuse entre les Etats-Unis et les autres un gigantesque fossé d’incompréhension. On le verra le 6 juin avec ce paradoxe massif : nous accueillerons G. Bush en France parce qu’il est, par ses fonctions, le Président de tous ceux qui sont morts pour notre liberté ; mais nous constaterons qu’il est désormais ressenti, pour ses actions, comme un adversaire de grande valeur qui nous font aimer son peuple. Changement de Président ou pas à Washington, c’est largement à l’échelle de l’Europe que la France doit désormais concevoir sa relation avec les Etats-Unis. Jacques Chirac a-t-il pris la mesure de cette nécessité ? Si légitime qu’ait été notre opposition à la guerre en Irak, elle a revêtu plutôt les allures d’un cavalier seul que d’un véritable projet alternatif. Plus que d’une posture, notre diplomatie a besoin d’une stratégie. Et, pour être crédible, cette stratégie passe par l’Europe.
Je sais bien que la crise irakienne a révélé l’ampleur des divisions européennes. Mais, les opinions publiques se sont montrées plus unies que les Etats. Des valeurs communes se sont exprimées. La dégradation de la situation en Irak, la nouvelle donne créée par l’élection espagnole, les doutes des Italiens et des Polonais sur le bien fondé de leur participation à la coalition, relativisent les clivages entre intra européen. Nous devons préparer dès maintenant et pour la suite avec les américains un nouveau partenariat stratégique.
Il pourrait s’articuler autour de trois axes :
Une refondation de l’Alliance atlantique qui suppose le rééquilibrage des responsabilités entre Américains et Européens et le fait que collectivement ceux-ci se dotent de moyens de défense dignes de ce nom crédible ; je suis favorable à la constitution d’une armée européenne.
Un véritable dialogue économique et social transatlantique : au-delà des discussions commerciales, les sujets d’intérêt commun ne manquent pas : meilleur pilotage monétaire euro-dollar ; réponses aux délocalisations ; financement du développement ; lutte contre le réchauffement climatique.
Une coopération en Méditerranée et au Moyen-Orient : l’Union européenne a entrouvert la voie à Barcelone en 1995 avec la stratégie d’association des pays méditerranéens ; récemment, les Etats-Unis ont lancé leur projet de « Grand Moyen-Orient » ; l’association de nos efforts permettrait de jeter un pont entre l’Occident et l’Orient ; elle constituerait la meilleure antidote au choc des civilisations.
Ce partenariat conforterait une relation de coopération positive avec les Etats-Unis et montrerait que l’Europe peut oeuvrer pour la stabilité du monde. Il relancerait la construction européenne : l’armée européenne peut fournir la matière d’un nouvel approfondissement ; quant à la coopération en Méditerranée, elle contribuerait à donner corps à ce troisième cercle que l’Europe doit construire, au-delà de ses nouveaux membres. Cela peut sembler utopique mais le temps viendra vite où il faudra de nouveau construire ensemble.
Nous souvenir du débarquement allié en Normandie, c’est en effet nous demander ce que nous pouvons faire concrètement aujourd’hui pour renforcer la paix dans le monde et renouveler le lien transatlantique. Les discours de commémoration ne suffiront pas. Au Proche-Orient et ailleurs, il y a urgence.
