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C’est la crise qui débouche sur le non au référendum, pas l’inverse !

6 avril 2005

Interview dans une émission de France 3 présentée par Fernand Tavarès.

Q : Le non semble s’installer, aujourd’hui encore un sondage le donne gagnant avec 53%. Comment l’expliquer ?

LF : Je pense que la raison principale c’est que les Français s’intéressent de plus en plus à la constitution européenne et qu’ils comprennent de plus en plus de quoi il s’agit même s’il reste encore beaucoup d’informations à donner. Les Français sont pour l’Europe en général. Mais, la question posée n’est pas « êtes-vous pour ou contre l’Europe » mais « quelle Europe voulez-vous ». Les Français, c’est mon cas notamment, ne veulent pas de dérives européennes (délocalisations, politiques régressives, élargissement indéfini...) et ils ne veulent pas que la constitution aille dans le sens de ces dérives. Ils veulent une constitution, bien sûr, mais qui nous protège contre ces dérives. Ils constatent que ce n’est pas le cas avec ce texte donc ils préfèrent une autre constitution avec un certain nombre de changements.

Q : Sur quoi voulez-vous attirer leur attention dans le texte qu’ils sont en train de recevoir ?

LF : D’abord, je cite un article précis l’article 446. C’est un article très court qui dit « Le présent traité est conclu pour une durée illimitée ». Cela veut dire qu’il vaut mieux réfléchir avant de voter... Les dispositions économiques et sociales régressives ne permettent pas une suffisante harmonisation, elles posent problème. Le fait que la Constitution en réalité soit irrévisable pose problème. Le fait que certains pays, je pense à la France, l’Allemagne, l’Espagne... ne pourront pas avancer plus vite que d’autres, cela pose aussi un problème. Vous connaissez la position du parti socialiste, qui est favorable au oui, mais beaucoup de socialistes ont une position différente, c’est mon cas. Je souhaite qu’on renégocie le texte calmement pour arriver à un texte qui d’une part permettra d’avoir une Europe plus puissante, économiquement et socialement, et qui d’autre part sera révisable et qui enfin permettra à un certain nombre de pays comme la France d’avancer un peu plus vite que les autres sur le plan économique, scientifique, social, etc...

Q : Même à Droite on commence à dire que si le non l’emporte ce ne sera pas la fin du monde. Donc, le non ne condamnerait pas l’avenir de l’Europe ?

LF : Bien sûr que non. J’ai bien sûr beaucoup réfléchi à ces questions avant de prendre ma décision. Ce n’est pas le « non » qui débouche sur la crise, c’est la crise qui débouche sur le « non ». Et si un pays, que ce soit la France ou un autre vote non, parce qu’il est très probable que d’autres pays votent non, qu’est-ce qui se passe ? Et bien on se remet autour d’une table et on renégocie. Et dans cette renégociation les pays qu’on entendra ce sont précisément les pays qui auront dit non. Si la France dit non cela veut dire que l’on devra aborder beaucoup plus positivement le social en particulier, ce qui est nécessaire.

Q : Sur quoi précisément faut-il renégocier ?

LF : je pense qu’il y a trois points qui font difficulté. Il ne s’agit pas d’aboutir à une constitution « socialiste », mais au moins à une constitution qui préserve l’avenir économique et social de l’Europe. Premier point : je pense que la constitution doit être révisable. Elle est pour l’instant bouclée à double tour alors que toutes les constitutions du monde doivent pouvoir être révisables. Deuxième point : il est très important que quelques pays puissent avancer plus vite. Parce qu’il ne faut pas qu’un pays, le plus en retard si je puis dire, puisse freiner tous les autres. Donc, ce qu’on appelle les « coopérations renforcées » doivent être plus faciles que dans le texte proposé. Enfin, troisième point : quand vous étudiez le projet de constitution vous vous apercevez que les 2/3 des articles concernent les politiques, c’est-à-dire la politique de transport, la politique économique ou monétaire... Or cela n’a rien à faire dans une constitution. Une constitution doit se centrer sur les valeurs et les institutions. Donc, toute la partie III, qui comporte 322 articles souvent régressifs, devrait être écartée du texte. Si on va dans le sens de ces trois éléments positifs, à ce moment là, la constitution est acceptable. Mais cela nécessite dans un premier temps de refuser le texte et de se remettre calmement autour d’une table.

Q : Vous persistez et vous signez. Vous appelez toujours à voter non alors même que certains vous montrent du doigt au parti socialiste. Pensez-vous que le ton change au PS et que des militants qui avaient voté oui changent d’avis ?

LF : Peut-être. Personnellement, j’ai toujours veillé à respecter ceux qui ne pensent pas comme moi. Je suis heurté quand j’entends : « si vous voulez voter non c’est que vous n’avez rien compris du tout ». Les gens sont intelligents. Expliquons leur et faisons leur confiance. Les Français se détermineront. La position qui permet d’avoir une Europe plus forte, une Europe de paix, une Europe sociale, une Europe vraiment puissante, c’est un non d’espoir, un non constructif.

Q : Le poids de la politique du gouvernement Raffarin joue beaucoup. Pourtant, il ne s’agit pas d’un plébiscite.

LF : Vous avez raison. Dans tout référendum il y a le texte et le contexte. Et c’est vrai que la politique du gouvernement est critiquée et à juste titre. Je vais prendre un seul exemple qui n’a pas été traité dans la séance de questions parlementaires d’aujourd’hui : c’est l’éducation. Vous avez les problèmes posés par la loi Fillon. Si la gauche revient au pouvoir je considère qu’une de ses premières mesures devra être d’abroger la loi Fillon, au nom de l’égalité des chances. Je vais vous donner un exemple. Je suis député de Seine Maritime, j’étais la semaine dernière dans les Hauts de Rouen, dans des classes d’intégration, avec des enfants en grande difficulté. Sur instruction du Gouvernement, plusieurs de ces classes d’intégration scolaire, ces CLIS, seront supprimées à la rentrée. Cela veut dire que l’avenir de ces enfants est brisé. Je demande instamment au gouvernement de revenir sur cette décision qui est socialement et éducativement catastrophique.

Q : Vous allez faire campagne, aller à des réunions dans les semaines qui viennent ?

LF : Des meetings, non, parce qu’étant un des responsables du parti socialiste il est normal que je garde une certaine mesure. Mais, quand on me demande ma conviction, et vous savez qu’elle existe depuis très longtemps, je la dis. Au nom même de mes convictions en faveur de l’Europe, je dis « non ». Il faut avoir le courage d’assumer ses convictions.

Monsieur le député, Monsieur le Premier ministre merci d’avoir été notre invité en direct.

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