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Le Cabinet des douze : regards sur des tableaux qui font la France
27 septembre 2010
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Interview dans Le Nouvel Observateur, 27 juillet 2010.
Quelles raisons vous ont incité à écrire ce livre ?
C’est une histoire étrange. Comme vous le savez je suis d’une famille d’antiquaires. Lorsque j’étais enfant, mon père voulait nous emmener chaque semaine, avec mon frère et ma sœur, visiter un musée. D’où chez moi une réaction d’overdose, qui a bien duré une vingtaine d’années. Depuis, j’ai (re)pris goût à la peinture, à la sculpture, et l’art occupe désormais une place majeure dans ma vie. Lorsque j’ai commencé à penser à ce livre, j’envisageais une sorte de musée imaginaire personnel. Cette idée s’est télescopée avec une autre : analyser en profondeur plusieurs œuvres exprimant à la fois l’imaginaire et les valeurs de la France. Mon livre unit ces deux projets.
L’impressionnisme occupe une place importante dans votre choix puisque vous avez notamment retenu Caillebotte, Renoir et Monet. Qu’est ce qui justifie cette présence ?
Le fait qu’à travers le monde, qu’on le veuille ou non, l’impressionnisme symbolise la France. L’image d’une France insouciante et joyeuse, même s’il existe en arrière-plan les questions sociale, religieuse, la révolution industrielle et le colonialisme. C’est une peinture accessible qui offre - et cela fait sa force - au moins trois lectures possibles. La première, immédiate, permet d’identifier des paysages, des scènes qui évoquent en général la douceur de vivre. Un deuxième niveau d’appréciation facilite le passage de l’émotion à la réflexion, à propos du sujet, de la lumière, du style, etc... Le troisième, plus fouillé, plus complexe, s’adresse davantage aux amateurs qui ont acquis des références culturelles plus étendues. Ces trois lectures, additionnées ou non, expliquent le succès de l’impressionnisme au-delà du temps et des frontières. Succès qui, paradoxalement, a pu handicaper la peinture française postérieure, un peu embarrassée par ce prestigieux lignage.
A propos de frontières, vous avez retenu une toile de Picasso. C’est une œuvre austère, dure. Pourquoi Picasso ? Il n’est pas français...
Justement ! La France n’a jamais été aussi rayonnante que lorsqu’elle a accueilli sur son sol des artistes comme van Gogh, Chagall ou Picasso. De celui-ci, j’ai retenu « Femme se coiffant », une toile puissante du musée d’art moderne de New York. La scène est intimiste, douce - celle d’une femme occupée à ordonner sa coiffure - et en même temps, le tableau, peint en 1940, lorsqu’on le déchiffre avec précision, symbolise aussi la violence, la destruction, le fascisme. Il traduit l’évolution du thème de la guerre dans notre peinture. On passe de la vision du XVIIè ou du XVIIIè siècle, qui s’intéresse essentiellement aux scènes de bataille - par Van der Meulen ou le Baron Gros -, à celle du XIXè, plus complexe - je pense notamment au tableau l’Enigme de Gustave Doré. Au XXè siècle, la question posée évolue : comment peindre l’horreur de la guerre mondiale ? Et est-il même encore possible de peindre après une telle horreur ? Le succès de l’abstraction, au lendemain de la Seconde guerre, est une réponse à cette impossibilité.
Il y a un chapitre où vous attend de pied ferme, c’est celui que vous consacrez aux « Chefs d’Etat ». Vous avez choisi le « Napoléon 1er empereur » peint par Ingres. Or ce tableau a fait un flop. Pourquoi l’avez-vous retenu ?
Mon livre n’est pas un livre directement politique. Pour autant, je me suis posé la question de la représentation picturale du pouvoir. Le grand format qu’Ingres peint à 26 ans est une commande destinée à servir un plan media bâti pour Napoléon. Mais la conception du pouvoir mise en scène par l’artiste est si glaçante que le représentant du Ministère de l’intérieur venu voir le tableau lâchera cette condamnation : « gothique et barbare ». A partir de cet anti-modèle, je réfléchis à la manière dont le pouvoir s’est mis en scène depuis le XVè siècle - notamment les portraits de Charles VII par Fouquet, de François 1er par Clouet, de Louis XIV par Rigaud - jusqu’à nos jours. La problématique demeure la même : dans tous les cas, l’image se veut à la fois proche et souveraine. Pour la période contemporaine, je me suis intéressé plutôt à des images électorales présidentielles - on passe de la peinture à la photo. Les candidats prennent la pose devant des décors ruraux (le clocher de Mitterrand, l’arbre de Chirac, le vallon de Sarkozy), paradoxe significatif si l’on veut bien se rappeler qu’aujourd’hui plus de 85% de la France est urbaine !
Que vient faire la bande dessinée dans ce livre ?
Je suis parti de la fameuse phrase prêtée par Malraux à de Gaulle : « mon seul rival international, c’est Tintin ». Et il est vrai que, longtemps présentée comme un art mineur, la bande dessinée possède souvent une vraie qualité picturale et une très vaste audience. J’évoque notamment Hergé, dont les albums ont été lus par des millions de jeunes et moins jeunes, et qui, quoique belge, incarne la France. Hergé nourrissait une grande admiration pour Holbein et Mirō. Aujourd’hui, des dessinateurs comme Tardi ou Bilal sont de vrais créateurs et le marché de l’art les reconnaît comme tels. En vente publique, une grande feuille de Bilal peut atteindre plus de 100 000 euros ! La bande dessinée a fait sauter des barrières, tant esthétiques que techniques. Dans notre monde cloisonné, le croisement des genres est en train de s’imposer. Récemment, j’ai acquis pour Grand Quevilly une immense photographie de Jean-François Rauzier : réalisée en numérique, elle représente la voûte du Grand Palais et les visages de grandes figures du monde des découvertes. Par sa « transversalité », elle est significative de la démarche adoptée par beaucoup de nos créateurs actuels.
Etes-vous un collectionneur ?
Plutôt un amateur. Avec quelques amis, nous avons formé une association qui fait circuler entre nous des œuvres contemporaines. Une de mes dernières acquisitions personnelles est une terre cuite chinoise, un grand cheval de l’époque Tang. Je connaissais peut cette période, mais l’objet m’a tellement frappé par sa force qu’il m’a incité à approfondir. Lorsque je fais une « découverte », j’aime tirer le fil. Voyez ce portrait par Louis Anquetin, accroché au mur de la pièce où nous nous trouvons. J’ai été saisi par la trogne du personnage, alors que je ne connaissais pas l’oeuvre de ce peintre de la fin XIXè, qu’admiraient Toulouse-Lautrec et Van Gogh. En creusant, j’ai constaté que pendant la première partie de sa vie il a signé plusieurs tableaux remarquables, alors que dans la seconde moitié, allez savoir pourquoi, il n’a peint que de pâles imitations de Rubens.
Quand avez-vous été ému la dernière fois devant un tableau ?
Il n’y a pas longtemps... Je visitais l’exposition « Crime et châtiment » au musée d’Orsay. Le bâtiment fermait et, passant d’une salle à l’autre, je me suis retrouvé solitaire devant « l’Origine du monde » de Courbet. Je connais bien le tableau. Et pourtant, une fois de plus j’ai été bouleversé par sa modernité. On peut se contenter de regarder le sujet dans sa crudité - le sexe d’une femme nue - mais on peut aussi, et ce fut mon cas, en faire le départ d’un songe ou revivre en accéléré l’extraordinaire cheminement de ce chef-d’œuvre longtemps dissimulé. Seul face au tableau, j’ai vécu là un vrai moment de bonheur.
