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Interventions
Si cette Constitution est adoptée, on aura en Europe une concurrence farouche vers le bas au lieu de favoriser une harmonisation économique et sociale vers le haut.
13 avril 2005
Interview à l’Indépendant
Q :Vous êtes mercredi à Perpignan. Ce n’est pas une campagne, mais cela y ressemble tout de même un peu, non ?
LF :L’Université notamment m’a invité à m’exprimer sur les perspectives de l’Europe et j’ai accepté car c’est un excellent cadre pour traiter les problèmes sur le fond. Ce ne sera pas le style : « allez les bleus, allez les rouges »... Vous savez que le PS a pris une position officielle pour le « oui » au référendum, que je respecte. Mais, ma conviction personnelle, comme celle de beaucoup de citoyens de gauche, est différente et il est normal que je l’exprime quand on m’interroge. En parlant avec sérieux, j’espère faire avancer la réflexion.
Q : Pourquoi n’avez-vous pas participé, la semaine dernière, au débat à l’assemblée sur le référendum ?
LF : Parce que le choix appartient maintenant directement aux électeurs.
Q : Et lorsque Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l’assemblée, a stigmatisé à cette occasion "ceux qui rêvent d’un destin d’homme providentiel, vous vous êtes senti visé ?
LF : J’ai choisi depuis longtemps de ne pas rentrer dans ce genre de polémique.
Q : Le PS risque gros sur cette question du référendum. Ne craignez-vous pas de passer pour celui qui a divisé son parti ?
LF : Heureusement, le PS est un parti de libre débat. Un référendum, ce ne peut pas être un choix entre le « oui » et le « oui ». Désormais, c’est devant le pays que le débat est ouvert. La question posée aux Français n’est pas de savoir, comme MM. Chirac ou Raffarin voudraient le faire croire, si l’on est pour ou contre l’Europe : je suis pleinement partisan de l’Europe. La question réellement posée est différente : quelle Europe voulons-nous ? Une Europe soumise aux puissances financières, à une concurrence exacerbée ? Ou, au contraire, une Europe dynamique, solidaire et indépendante ? C’est par rapport aux problèmes de fond qu’il faut dire si cette Constitution est satisfaisante : comment agir efficacement à 25 pays et bientôt à 30 ? comment donner à l’Europe un vrai contenu social ? comment développer notre puissance économique, nos emplois, éviter les délocalisations et le recul des services publics ? Le projet comporte quelques aspects intéressants mais, par rapport à ces grandes questions qui sont devant nous, la Constitution n’apporte pas de réponses satisfaisantes. Il faut donc la renégocier.
Q : Qu’est-ce que vous lui reprochez en particulier ?
LF : La partie sur les valeurs, l’aspect institutionnel et la charte des droits fondamentaux sont dans l’ensemble acceptables. En revanche, il faut écarter beaucoup de la partie III (322 articles !), qui n’a rien à faire là. C’est une compilation de politiques, d’ailleurs souvent régressives, qui risque de cadenasser le contenu des politiques. Il faut aussi que l’on puisse si nécessaire réviser cette Constitution, alors que le projet actuel serait le seul au monde à être intangible dans les faits. Enfin, les pays qui veulent avancer plus vite ensemble (France, Allemagne, Espagne, Belgique, etc...) doivent pouvoir le faire sans être paralysés par les pays les plus réticents. Je suis donc favorable à une Constitution, mais avec des modifications notables.
Q : Pourquoi êtes-vous si sûr que l’on pourra renégocier ?
LF : Le bon sens l’indique. Il est probable qu’un, deux ou trois pays vont dire non parmi ceux où les électeurs sont directement consultés. Il faut donc s’y préparer. S’il y a un non, le ou les pays concernés ne sortiront pas de l’Europe, ce ne sera pas non plus un vide juridique : l’euro continuera d’exister, la politique agricole commune, les aides régionales, les échanges entre étudiants, etc.... La situation juridique présente s’appliquera et, puisque l’actuel traité de Nice court jusqu’en 2009, nous disposerons de temps pour rediscuter. Dans cette remise à plat, les pays qui pèseront pour une orientation plus sociale, plus puissante, plus solidaire de l’Europe, seront les pays qui auront dit "non", dès lors que ce non est pro-européen.
Q : Les partisans du "non" dénoncent l’orientation libérale du projet. Mais après tout, l’Europe ne s’est-elle pas construite sur le principe même d’un marché unique régi par le libre échange ?
Plusieurs des textes que nous avons adoptés alors que nous étions 6 ou 15 membres et que la mondialisation n’avait pas pris l’ampleur actuelle, étaient adaptés à la situation de cette époque. Ce qui a changé la donne, c’est l’élargissement et le contexte actuel de mondialisation. Il est pleinement justifié d’accueillir les pays de l’Est européen, mais l’erreur qui a été commise, c’est que l’on n’a pas fixé à l’époque les règles du jeu. On retrouve donc les problèmes maintenant. Si ce projet est adopté tel quel, on aura en Europe une concurrence farouche vers le bas au lieu de favoriser une harmonisation économique et sociale vers le haut : c’est le vrai centre du débat. Si la directive Bolkestein a soulevé tant d’émotion, c’est pour cette raison. Les gens se disent : cela va être une machine à délocalisations. Et c’est bien la montée du « non » en France qui a obligé J. Chirac lui-même à dire « non » à ce texte, ce qui a amené la suspension de cette directive, qui reviendra sur le tapis après le 29 mai si le oui l’emporte. Dans certaines circonstances, il faut savoir dire « non ».
Q : Plus que l’Europe, n’est-ce pas la France qui souffrirait le plus d’une victoire du non ?
LF : Pas du tout. Croyez-vous, même si c’est un autre domaine, que lorsque la France a dit « non » à la guerre en Irak, le ciel, comme le prédisaient certains, nous est tombé sur la tête ? Au contraire, notre position a rallié beaucoup de peuples ! Et lorsque, à d’autres moments de la construction européenne, de hautes figures comme le général De Gaulle ou François Mitterrand ont dit « non » par exemple à la thèse de la Grande Bretagne, ces positions n’ont nullement affaibli la France : elles ont permis des rediscutions utiles. Je suis un homme réaliste, pragmatique, mais je crois à la volonté en politique. Mon « non » est constructif et pro-européen.
