Vous êtes ici : Accueil > Interventions
Interventions
Pour la France et pour l’Europe, le "non" sera très utile (La Provence)
2 mai 2005
Il n’est pas interdit de réagir lorsque les choses ne vont pas dans la bonne direction. Selon moi, qui suis de gauche et pro-européen, c’est le « non » qui sera le plus utile le 29 mai prochain.
L’Europe souffre d’un grave déficit de croissance. Le chômage augmente. La désindustrialisation et les délocalisations inquiètent les salariés. Face à cela, l’Union européenne reste malheureusement inerte. Rien n’est vraiment fait pour lutter contre le dumping fiscal et social. L’actualité récente l’a encore montré : le jour même où la Roumanie signe son adhésion à l’Union, des salariés français se voient proposer le choix entre le chômage chez nous ou un salaire de 110 € en Roumanie. Tous les jours, le textile chinois détruit des emplois, mais la Commission temporise. Et je n’évoque même pas les dégâts considérables de l’euro cher : là encore, la banque centrale européenne n’intervient pas.
Depuis dix ans, l’Europe a doublé le nombre de ses membres ; la Chine et l’Inde sont entrées de plein pied dans la mondialisation. Ces deux révolutions exigeaient une vraie réorientation de l’Union européenne. Le projet actuel de Constitution ne permettra de résoudre aucun de ces problèmes. C’est d’autant plus préoccupant qu’elle ne sera révisable qu’à l’unanimité. Autant dire presque irrévisable.
Dire oui, ce serait malheureusement s’interdire d’améliorer le texte. Ce serait renoncer à peser sur le contexte. Alors même que les prochaines étapes annoncées vont dans le sens d’une dilution de l’Europe et d’un affaiblissement de son modèle social : élargissements indéfinis, budget européen raboté, directive Bolkestein, directives sur le temps de travail et sur les aides régionales. « Et maintenant l’Europe sociale » ? Comment y parviendrait-on avec ce projet de Constitution ?
Si nous Français disons « non », que se passera-t-il ? Aucun des chaos que certains nous annoncent. La France évidemment restera en Europe. Elle sera d’autant moins isolée que d’autres Etats diront sans doute « non » comme nous. L’intégration européenne ne sera pas remise en cause : même si elle ne fonctionne pas bien aujourd’hui, l’Europe est plus solide que ce texte long et complexe. Donc, on renégociera. Les Britanniques ont souvent dit « non », et ils ont obtenu gain de cause. A nous Français, si nous ne sommes pas d’accord parce que le texte n’est pas assez ambitieux pour l’Europe, de faire entendre notre voix.
Concrètement, quelle renégociation ? Pour que cette Constitution en soit vraiment une, elle devrait se concentrer sur les institutions et les valeurs de l’Union : consacrée aux politiques, la troisième partie, avec ses 322 articles, n’a pour l’essentiel pas sa place dans la Constitution. Comme, en outre, ces politiques sont souvent inadaptées au nouvel état du monde, il faut en assouplir les modes de révision. Je pense aussi, que, pour avancer l’Europe aura besoin d’un premier cercle d’Etats euro-volontaires : il faudra rendre plus faciles « les coopérations renforcées ». Parallèlement, la France et l’Allemagne - qui s’en tiennent souvent aujourd’hui à des sommets sans lendemain - devront proposer à nos partenaires un nouvel approfondissement économique et social. Donc une Constitution recentrée, diversifiée, et assouplie. C’est à notre portée.
Finalement, le choix du 29 mai est assez simple, et il ne justifie pas les invectives ni les exclusives. Il ne faut pas se laisser intimider : ou bien on estime que l’Europe telle qu’elle va, vous convient, vous protège, qu’elle est capable, sans vrai changement d’affronter les défis à venir, alors il faut voter « oui ». Ou bien on veut réorienter la construction européenne vers plus de solidarité et plus de puissance, alors il faut commencer par dire « non ».
Pour retrouver toutes les interventions de Laurent Fabius sur l’Europe, cliquez ici
