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Interventions
"Si on veut une Europe plus forte, on commence par dire NON"
8 mai 2005
Interview par Laurence Ferrari au journal de 20h de TF1.

Laurence Ferrari : Nous sommes le 8 mai 2005, toute l’Europe commémore la fin de l’horreur de la seconde guerre mondiale, la paix revenue en Europe, et vous venez nous dire donc ce soir qu’il faut dire non à la constitution européenne.
Laurent Fabius : j’ai commémoré ce matin dans ma circonscription à Elbeuf, à Grand Quevilly le 8 mai qui est un très grand événement qui montre que l’Europe doit continuer à travailler pour la paix. Mais les questions qu’on m’a posées ce matin effectivement portaient sur la constitution. Il y avait autour de moi des ouvriers, des employés, des retraités, des jeunes qui m’ont dit « Vous avez pris position pour le non, pourquoi ? ». Il y a deux raisons principales Madame Ferrari. La première c’est que je pense qu’avec ce texte, que vous avez reçu, que tout le monde a reçu, qui est un énorme texte, le risque c’est qu’il y ait un décrochage de la situation sociale et économique des Français. Pourquoi ? Jusqu’à présent l’Europe c’était 6 pays, puis 12, puis 15 pays. Aujourd’hui c’est 25. On va aller vers 30 pays, certains parlent même de la Turquie, je ne suis pas d’accord mais certains en parlent, et désormais il y a une énorme hétérogénéité de situations. Songez qu’en Pologne par exemple le salaire minimum c’est six fois moins qu’en France. A partir du moment où on dit la seule règle c’est la concurrence entre tous ces pays, il va y avoir un risque terrible de baisse de nos salaires, de baisse de nos protections sociales, de baisse de nos pensions. Et il est dit dans ce texte qu’il sera interdit à l’Europe d’aller vers le haut en harmonisant. D’où le problème des délocalisations. J’ai regardé votre journal cette semaine, vous avez dit « IBM ça part en Tchéquie », un entrepreneur de Strasbourg je crois qui dit « Voilà, on va aller en Roumanie, les Français n’ont qu’à aller en Roumanie pour 100 euros »...
Q : Mais, ça ce sont les conséquences du traité de Nice, et vous l’avez approuvé.
LF : Les conséquences de la constitution...
Q : Elle n’est pas encore en application...
LF : Bien sûr, mais elle risque d’aggraver cette situation, et c’est la première raison pour laquelle je dis non, parce que je veux une Europe forte mais qui donne du travail et qui garde notre protection sociale. L’autre raison c’est que cette constitution risque de cadenasser complètement l’avenir de l’Europe. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais à partir du moment où on adopterait ce texte il ne pourrait être modifié dans la moindre virgule qu’à l’unanimité. C’est à dire qu’il y en a pour trente ans.
Q : Mais, est-ce qu’on peut le renégocier alors ?
LF : Oui, il faut le renégocier. C’est d’ailleurs écrit noir sur blanc page 186 dans la déclaration n°30. Il est dit : si à échéance de deux ans tous les pays n’ont pas adopté le texte, ce qui est archiprobable, et bien les chefs d’Etat et de gouvernements vont se retrouver...
Q : Au sein du Conseil européen...
LF : Bien sûr. Et ma position c’est de dire que c’est probable que cela arrive comme ça, en France, j’espère que ce sera le non, mais on n’en sait rien, en Grande Bretagne ce sera probablement le non, peut-être en Pologne, peut-être au Pays-Bas. Donc il va y avoir cette situation.
Q : C’est le plan B, le fameux plan B que vous évoquez et dont François Hollande vient de dire qu’il n’existait pas d’ailleurs.
LF : Soyons précis. J’ai dit que l’inconvénient principal c’était le décrochage de la situation sociale et économique des Français et le cadenassage. Il faut donc faire au moins trois modifications. La première c’est d’enlever tout ce qu’on appelle techniquement la partie III c’est-à-dire ce qui opère ce décrochage. Cela n’a rien à voir avec une constitution, la constitution ce sont les institutions et les valeurs, ce ne sont pas les politiques donc laissons de côté la partie III. Deuxièmement, rendons cette constitution révisable comme toutes les constitutions du monde. Et, enfin, faisons en sorte que l’Allemagne, la France, l’Espagne etc... qui veulent avancer plus vite que les autres puissent le faire parce que sinon on va avoir une Europe molle aux frontières indéfinies et on sera paralyser. Moi je veux une Europe puissante, une Europe qui soit indépendante et qui socialement nous défende.
Q : Tous les partisans du « oui » et du « non » veulent une Europe forte. Mais, enfin, est-ce qu’on peut être Européen et contre cette constitution. Jacques Chirac le disait cette semaine ce n’est « ni convenable, ni honnête ». Est-ce que vous vous sentez malhonnête et irresponsable Monsieur Fabius ?
LF : Il y a des dizaines de millions de Françaises et de Français qui sont comme moi proeuropéens, fondamentalement proeuropéens et qui s’apprêtent à voter « non ». Tout simplement parce que nous voulons une Europe européenne, mais indépendante et sociale. Je ne veux pas d’une Europe, comme aujourd’hui, dictée par la finance. J’ai une expérience de cela, j’ai été ministre de l’Economie et des Finances. Or je constate qu’aujourd’hui c’est la finance qui domine tout. Moi je veux que la finance fasse la place à l’économie et l’économie surtout au social. Cela nécessite qu’on commence par dire non et ensuite qu’on rediscute. Vous disiez le 8 mai. Il y a des exemples où la France a dit « non » et ce sont de grands exemples. On pense bien sûr à de Gaulle, mais plus près de nous Mitterrand a dit « non » à la conception européenne de madame Thatcher, et lorsque nous avons dit, nous Français, « non » à la guerre en Irak et bien la France s’est sentie plus forte. Je pense que ce sera la même chose avec cette négociation.
Q : Est-ce que regrettez de ne pas avoir débattu avec le chef de l’Etat à ce sujet ?
LF : Vos collègues de France 2 me l’avait proposé, j’ai dit oui mais jusqu’à présent le chef de l’Etat a répondu non, s’il change d’avis je suis prêt.
Q : Pourquoi ne pas débattre avec Nicolas Sarkozy qui vous l’a proposé ?
LF : Je pense que le chef du « oui » en France c’est le chef de l’Etat.
Q : Et vous, est-ce que vous êtes le chef du « non » ?
LF : Non, il n’y a pas de chef particulier du « non ».
Q : S’il y en a un du « oui », il y en a un du « non »...
LF : J’ai des convictions, je les assume. Vous m’interrogez, je vous ai expliqué pourquoi je dis « non » et ce qui se passera après.
Q : Qu’est-ce qui se passe après pour vous personnellement si le « non » l’emporte ?
LF : Si le oui, si le non l’emporte, on verra, mais ce n’est pas ce qui est déterminant, ce qui est déterminant c’est...
Q : Il y aura un nouveau congrès du parti socialiste ?
LF : Ca, permettez-moi de vous dire c’est tout à fait secondaire. Ce qui intéresse les Français c’est comment faire pour avoir une Europe puissante et sociale et non pas les dérives actuelles dictées par la finance, c’est ça le point qui m’intéresse.
Q : Vous dites aussi qu’il faut rassembler les socialistes pour préparer les présidentielles de 2007, c’est une échéance qui est dans la tête de tout le monde, est-ce que vous pensez être l’homme de ce rassemblement ?
LF : Ecoutez, on verra, ce n’est pas la question qui est posée aujourd’hui. Aujourd’hui, on a le choix, ou bien on dit : l’Europe ça marche comme sur des roulettes aujourd’hui, il faut continuer, les dérives, on vote « oui ». Ou bien on dit : on est Européen mais on veut une Europe sociale, et il faut commencer par dire « non ».
Q : Merci beaucoup Laurent Fabius.
