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Grâce au « non », l’Europe peut changer (Le Télégramme de Brest)

13 mai 2005

Le « non » est largement pro-européen et social. Il est aussi un vote d’action : grâce au « non », l’Europe peut changer, avec le « oui » elle risque d’être diluée.

Vous dénoncez Jacques Chirac comme le « chef du oui ». Vous-même, vous considérez-vous comme le chef du non ?

Laurent Fabius : Bien sûr, il est le chef du « oui ». C’est lui qui a négocié ce texte et qui l’a signé. J’ai été surtout frappé, en regardant les émissions de télévision auxquelles J. Chirac a participé, combien il stigmatisait les millions de Français qui vont voter « non » et qui sont profondément pro-européens. Je ne prétends personnellement à aucun titre. La dynamique du « non » vient d’abord des ouvriers, employés, agriculteurs, enseignants, couches moyennes, jeunes, retraités, en particulier de toutes les familles de la gauche. Le « non » est largement pro-européen et social. Il est aussi un vote d’action : grâce au « non », l’Europe peut changer, avec le « oui » elle risque d’être diluée et la gauche entravée. Je contribue avec beaucoup d’autres à faire entendre la voix d’une Europe sociale en contrepoint d’une propagande officielle sans précédent. Songez que ni le temps de parole de J. Chirac, ni celui de V. Giscard d’Estaing ne sont comptabilisés. Ces jours-ci, 14 000 panneaux publicitaires sont placardés pour la propagande officielle, avec l’argent public ! Le résumé gouvernemental qui accompagne l’envoi de la Constitution est une caricature. Or, le référendum ne doit pas être un « propagandum », ce n’est pas un choix entre oui et... oui. Ce choix est important, il doit être éclairé et libre.

En ciblant Jacques Chirac, ne cherchez-vous pas à amener le débat sur le terrain de la politique intérieure ?

L. F. : Non, mais je ne vois pas quelle peut être la crédibilité de M. Chirac pour l’Europe sociale quand on constate la cassure sociale à laquelle sa politique aboutit en France. On ne peut pas empêcher les gens de faire le lien entre ce que le gouvernement promet et ce qu’ils vivent. Pourquoi M. Chirac ferait-il au niveau européen le contraire de ce qu’il fait ici, sur les services publics, la protection sociale ou le développement durable ? Dans le projet de Constitution, le social est d’ailleurs en général imprécis alors que le financier et le monétaire, eux, sont très précis.

Julien Dray, vous accuse de vous tromper d’échéance électorale et d’être, en réalité déjà en campagne pour la présidentielle de 2007. Est-ce le cas ?

L. F. : Je n’entre pas dans ce genre de polémique.

Le non exprime notamment une crainte à l’égard des dix nouveaux membres. Serait-il juste de rejeter les anciens pays du bloc soviétique hors d’Europe ?

L. F. : Ce serait injuste car ces Etats font partie de l’Europe. Mais une erreur majeure a été commise : il fallait approfondir avant d’élargir. Quand on néglige de régler un problème, on le retrouve plus tard. Pour résumer mon point de vue sur la question de l’élargissement et éviter les caricatures, je dirais que 1° ces pays ont toute leur place dans l’Union Européenne ; 2° nous devons les aider financièrement beaucoup plus qu’on ne le fait et qu’il n’a été prévu ; 3° on ne peut pas ignorer qu’à une époque où la pression de la mondialisation est énorme, les bas salaires et la faible protection sociale et fiscale de ces pays posent un problème à la fois pour eux et pour nous. Je rappelle que le coût horaire du travail est compris entre 23 et 26 euros chez les six Etats fondateurs, entre 10 et 14 euros chez les membres récents, entre 2 à 5 euros chez les nouveaux entrants. Les délocalisations, c’est déjà une réalité pour des milliers de Français et cela risque de s’amplifier si on ne fait rien.

Pour que l’élargissement profite aux nouveaux pays sans nuire à nous-mêmes, il nous faut donc aider ces pays bien davantage (J. Chirac et son gouvernement veulent l’inverse, puisqu’ils demandent une réduction du budget européen) ; il faut aller vers un impôt minimum sur les sociétés (ce qu’interdit l’unanimité fiscale prévue dans la Constitution) ; il faut aussi favoriser l’harmonisation sociale vers le haut, alors que l’article 210-2a de la Constitution l’écarte. Bref, je souhaite une active solidarité interne et internationale que je ne retrouve pas dans ce texte.

Bertrand Delanoë considère qu’en préférant le traité de Nice au traité constitutionnel, vous adoptez une position « paradoxale ». N’est-il pas exact que le titre III que vous critiquez reprend les dispositions de traités que vous avez approuvés et parfois négociés ?

L. F. : Le vrai paradoxe, c’est de constater les insuffisances des traités antérieurs tout en se félicitant de la Constitution alors qu’elle reprend pour l’essentiel ces mêmes traités. Il faut savoir tirer les leçons de l’expérience. Plusieurs dispositions se sont révélées critiquables dans les faits, comme l’indépendance de la Banque Centrale Européenne à l’égard de toute autorité politique ou son refus de donner la priorité à l’emploi et à la croissance. D’ailleurs, jusqu’ici, en demander la modification était la position unanime des socialistes français. D’autres dispositions qui étaient recevables à l’origine, ne le sont plus aujourd’hui, comme la règle de l’unanimité fiscale, qui pose un sérieux problème compte tenu de l’hétérogénéité extrême de l’Europe. Et puis, de nouveaux risques sont apparus, comme les délocalisations. Il faut donc adapter les politiques de l’Union. Ce texte ne le fait pas ou pas assez.

D’Olivier Besancenot à Jean-Marie Le Pen, quelle est la cohérence des tenants du non ?

L. F. : M. Haider, l’homologue autrichien de Le Pen, vote « oui », tout comme M. Berlusconi, qui a gouverné avec un parti néo-fasciste : je n’aurais pas l’idée, pour autant, de le reprocher à ceux qui en France veulent voter « oui » ! La gauche qui vote « non » n’a évidemment rien de commun avec l’extrême droite.

Dans un premier temps, vous avez été relativement absent de la campagne. Quelles raisons vous poussent à vous exprimer désormais avec force ? Ne risquez-vous pas de rompre votre engagement de ne pas mettre en cause le vote des militants socialistes ?

L. F. : Je respecte la position officielle prise, mais j’exprime mes convictions, qui sont celles de millions de gens de gauche. Le chef du « oui », J. Chirac, nous a qualifiés d’anti-européens ; il fallait répondre et rétablir la vérité. Mais je conserve un ton mesuré à l’égard des uns et des autres et je refuse toute polémique. Il est important de veiller à l’unité. Et important, face à une propagande massive, de montrer le chemin d’une Europe solidaire, sociale, humaniste et laïque.

Quel que soit le résultat du référendum, le PS risque de souffrir et peut-être même d’imploser. Que ce passera-t-il le 30 mai au Parti socialiste ?

L. F. : Le Parti socialiste aura besoin de retrouver sa pleine unité. Ce qui compte aux yeux de nos compatriotes, ce ne sont certainement pas les joutes internes du PS, c’est de savoir comment l’Europe assurera du travail pour leurs enfants et leurs petits enfants, comment elle mettra en place une solidarité, interne et externe, tout en préservant la paix, l’indépendance et les libertés. C’est cela qui m’intéresse et me mobilise.

Propos recueillis par Philippe Reinhard

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