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Interventions
Europe libérale ou Europe sociale, c’est cela l’enjeu du 29 mai. (Journal du Dimanche)
22 mai 2005
Le oui favoriserait une Europe libérale. Le non de gauche va dans le sens de l’Europe sociale dont nous avons besoin. Là est le principal choix.
JDD : Quel est en bout de course l’argument central de votre non de gauche ?
Laurent Fabius : Europe libérale ou Europe sociale, c’est cela l’enjeu du 29 mai. Je crois que le oui favoriserait une Europe libérale. Le non de gauche va dans le sens de l’Europe sociale dont nous avons besoin. Là est le principal choix.
Vous pensez sincèrement que ce texte consacre le triomphe du libéralisme ?
Pourquoi croyez-vous que les vrais libéraux de droite comme Nicolas Sarkozy se félicitent de ce texte ? Il permettra, disent-ils, de mettre en cause ce « modèle social français » qu’ils veulent abolir depuis longtemps. Prenez les dispositions qui freinent ou même qui bloquent l’harmonisation fiscale ou sociale. Lorsque nous étions 6 et même 12 pays de niveau économique et social comparable, cela ne posait pas de problèmes particuliers. Mais aujourd’hui, à 25 et alors que l’hétérogénéité entre nous est considérable, cela risque de pousser à un dumping social dévastateur. Pour tous les membres de l’Union, nouveaux et anciens, c’est potentiellement une menace sur le niveau des salaires, des pensions et sur de nombreuses conquêtes sociales. Et aujourd’hui, on nous propose de constitutionnaliser tout cela ! Sans même évoquer la règle de l’unanimité, qui rendra le texte d’autant moins révisable ensuite que nous l’aurons approuvé par référendum. Au contraire, si l’on dit « non », on ouvre une fenêtre sur l’avenir pour se donner la possibilité d’avoir une Europe plus sociale.
Comment expliquer qu’une majorité de syndicats européens l’approuve ?
Le bureau de la Confédération européenne des Syndicats s’est prononcé pour le oui. Mais des syndicats importants sont pour le « non » en Belgique, en Suède, au Royaume-Uni. Tout comme, chez nous, la CGT, la FSU, les premiers secrétaires de la CGC et de FO, la Confédération paysanne, d’autres encore. En revanche, du côté des organisations patronales, au MEDEF comme à l’UNICE, toutes sont pour le oui.
Vous êtes formel, le plan B existe, il n’est pas un mythe ?
Une clause de rendez-vous est prévue par la déclaration 30, p. 186 du texte qui a été adressé aux Français. Pourquoi aurait-on posé aux citoyens la question par référendum s’il n’y avait qu’une seule réponse possible ? Et que serait une Europe et des chefs d’Etat, à commencer par Jacques Chirac, qui resteraient sourds à la volonté des citoyens ? Quand le peuple s’exprime, on doit prendre en compte sa décision. C’est également pour cette raison que plus le « non » de gauche sera massif, plus la France pèsera dans la renégociation pour obtenir des avancées : écarter l’essentiel de la 3ème partie qui n’a pas sa place dans une Constitution, permettre la révision du traité à la majorité qualifiée, faciliter les coopérations renforcées entre pays qui le souhaitent. Une Constitution recentrée, révisable et différenciée, ce serait une importante avancée par rapport au texte actuel, tout en restant réaliste. D’ailleurs je ne fais là que reprendre des propositions soutenues par l’ensemble des socialistes français l’an dernier, à la même époque.
Vous êtes « le plus ancien dans le grade le plus élevé » et jouez « naturellement le rôle de leader » dit Francine Bavay chez Les Verts.
J’y suis sensible, mais je ne demande pas de titre. J’exprime ma conviction, aux côtés de beaucoup de femmes et d’hommes de gauche qui veulent une Europe plus forte et plus juste. Bien sûr, je parle aussi en fonction de mon expérience. Quand je dis par exemple que la politique de la Banque centrale européenne doit être modifiée parce qu’au lieu de privilégier la croissance et l’emploi, elle ne se préoccupe que des prix, je tire les leçons du passé et je tiens compte d’une Europe qui a changé. L’expérience est utile, non pour donner des leçons, mais pour mieux préparer l’avenir à partir de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas.
Quel que soit le résultat du 29 mai, comment analyser l’ampleur du non ?
Il est en train de se passer quelque chose d’important à gauche. Une majorité populaire, d’ouvriers, d’employés et cadres, de jeunes et de retraités modestes, s’apprête à dire NON. Cette majorité est marquée par un fort attachement à l’Europe, mais à une Europe plus humaine. L’Europe de la paix a avancé grâce à l’action magnifique de nos anciens, bravo ! L’Europe économique a progressé : j’y ai pris ma part avec beaucoup d’autres. Mais l’Europe s’est faite jusqu’ici trop loin des citoyens. Nous devons la rendre plus démocratique et plus sociale. La première étape, c’est précisément de prendre en compte les aspirations. On ne peut pas dire à nos concitoyens, avec une pointe d’arrogance : « vous n’avez le choix qu’entre oui et... oui » !
Cette majorité populaire flaire un piège. Elle ressent que, derrière la Constitution, certains voudraient remettre en cause des conquêtes sociales. Bien sûr, il y a des réformes à opérer en France. Il y en a même beaucoup. Mais pas celles qui vont toutes dans le même sens : toujours plus de libéralisme. Enfin, il faut davantage de solidarité avec les nouveaux membres de l’Europe. On ne peut pas mettre les salariés de l’Europe et du monde en compétition « libre et non faussée » et leur dire : que le moins cher gagne !
Quelle leçon tirez-vous déjà de la campagne du non ?
Elle est très diverse, bien sûr. Elle a nourri le débat et montre qu’un changement est possible. Elle cherche à aller au fond des problèmes. Elle est en général proche des gens et porteuse d’espérance. Elle devra être prolongée à gauche par une démarche d’unité et de rassemblement.
Vous prônez toujours un non tranquille ?
Bien sûr. Tranquille et utile.
José Bové, que vous avez reçu lundi, dit que le non « va bouleverser le paysage politique et syndical », Jean-Luc Melenchon parle de « coup de tonnerre politique ».
Je reste prudent quant aux résultats du vote. Rien n’est encore acquis. Mais il est vrai qu’il existe un véritable espoir autour du « non », qu’il faudra éviter de décevoir. Le « non » ne résoudra pas magiquement tous les problèmes, mais il doit être une étape importante vers une Europe au service des Européens. Dans la perspective de ce rassemblement à venir, je souhaiterais que chacun se respecte et qu’on ne multiplie pas les polémiques. Ecoutons, échangeons, réfléchissons et votons : voilà ma ligne de conduite.
Vous donnez une interview à l’Humanité, est-ce un évènement fondateur ?
L’Humanité a été fondée par Jean Jaurès ! Comme élu de Seine-Maritime, cela fait 25 ans que je connais bien la sensibilité communiste. Dans la diversité du « non », ce qui importe surtout, c’est la volonté commune d’avancer ensemble. De toute façon, le peuple est souverain et sa décision s’imposera.
