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Le Non sera deux fois utile (Les Echos)

24 mai 2005

Dans une négociation, on sait par expérience que la voix de celui qui dit toujours oui n’est pas nécessairement la plus efficace. Pour peser, il faut parfois savoir dire non.

Les partisans du traité constitutionnel européen dramatisent les enjeux du référendum. Jean- Pierre Raffarin, notamment, prédit de fortes turbulences économiques si le non l’emporte. Comment réagissez- vous ?

Laurent Fabius : Ces turbulences n’ont pas attendu la Constitution : l’économie française est malheureusement en panne. Cette crise économique et sociale a des liens avec la politique du gouvernement et avec la mollesse du pilotage européen. Mais la dramatisation est un grand classique de fin de campagne. Face à cela, il faut rester sérieux et mesuré. Les analystes ont déjà intégré le fait qu’un ou plusieurs pays peuvent dire non. Et pour les entreprises, l’important est notamment d’avoir une Europe qui se donne les moyens de mener une vraie stratégie. Ce n’est malheureusement pas le cas avec cette Constitution.

Rien de grave dites vous, mais concrètement que se passe-t- il ?

Sur le plan juridique et dans un premier temps, rien, puisque les textes existants continuent évidemment de s’appliquer. La France reste bien sûr dans l’Union. L’Europe continue de fonctionner, sans vide juridique ni crise institutionnelle. Le processus de ratification se poursuit dans les autres Etats - à commencer par les Pays-Bas dès le 1er juin, où le non s’annonce en tête. Le texte de la Constitution prévoit à sa page 186, déclaration 30, qu’à l’automne 2006, les chefs d’Etat et de gouvernement se réunissent pour examiner la situation. Je comprends qu’ils se montrent attachés aujourd’hui à un texte qu’ils ont signé. Mais si des peuples leur demandent de réexaminer les textes, le principe de réalité et celui de légitimité s’imposeront. Une discussion interviendra donc.

Pendant ce délai de deux ans, des négociations européennes importantes sont prévues notamment sur le budget européen. Si la France se désolidarise de l’Allemagne, elle risque d’être marginalisée.

Dans une négociation, on sait par expérience que la voix de celui qui dit toujours oui n’est pas nécessairement la plus efficace. Pour peser, il faut parfois savoir dire non. L’histoire, notamment européenne, l’a montré. Souvenez-vous de De Gaulle ou de Mitterrand : ils n’étaient pas du genre à accepter l’inacceptable ! Et j’observe que, jusqu’à présent, la montée du non a eu des conséquences plutôt positives pour les intérêts français et ceux des salariés. Aurait-on commencé à réexaminer, comme on l’a fait, la directive Bolkestein, si le non n’avait pas été fort ? Quant au couple franco-allemand, il cherchera, comme toujours, une issue commune pour améliorer la Constitution car ce couple est et restera fondamental.

Revenons aux négociations sur le budget européen...

Ce qui pose problème aujourd’hui, c’est surtout la volonté de plusieurs chefs d’Etat et de gouvernement européens - dont Jacques Chirac - de réduire ce budget. Vous ne pouvez pas, d’un côté, militer, comme nous sommes nombreux à le faire, pour la solidarité à l’égard des nouveaux entrants, demander qu’on agisse davantage pour la recherche, l’éducation, l’innovation, et en même temps exiger comme le gouvernement français la réduction du budget européen. Le non peut être deux fois utile : pour rééquilibrer les politiques européennes après le 29 mai et pour améliorer la Constitution.

Jacques Chirac a dit : on ne peut pas se revendiquer européen et dire non.

Cette remarque m’a heurté comme elle a blessé des millions de gens qui sont pro européens et qui s’apprêtent à dire non. Elle est d’autant plus maladroite que l’engagement européen de Monsieur Chirac est plutôt du genre intermittent. Pour ma part, je suis un partisan et un artisan de l’Europe, et c’est au nom de mon expérience, des changements de l’Europe et de ce que je souhaite pour elle, que j’ai choisi de dire non à ce texte.

Mais le constat qui sera fait, si le non l’emporte, c’est qu’il n’y a aucune cohérence dans ce camp.

La notion même de « camp » est discutable. Quand vous entendez le chef de l’Etat dire que la Constitution va permettre un progrès social et Nicolas Sarkozy affirmer qu’elle serait une base pour remettre en cause le modèle social français, c’est contradictoire. Du côté des non, la gauche n’a évidemment rien à voir avec M. Le Pen. Il est très important que ce soit sur une base pro-européenne et sociale que le non montre sa puissance. C’est ce qui est en train de se produire. Les ouvriers, les employés, les classes moyennes, les jeunes et moins jeunes, qui constituent traditionnellement le terreau de la gauche, se portent fortement vers le non. S’y ajoutent des cadres, des entrepreneurs, des artisans et des commerçants, qui ne veulent pas d’une Europe « sans substance ni rivages » pour reprendre la belle expression du philosophe Paul Thibaud, mais qui souhaitent une vraie puissance européenne.

Entre Maastricht et aujourd’hui, qu’est-ce qui vous a fait basculer dans le non ?

Deux éléments. D’abord l’expérience. Je ne regrette pas d’avoir voté et fait voter pour l’euro. Même si des abus condamnables ont eu lieu dans le dérapage des prix, la création de l’euro est une avancée de l’Europe. Mais, à l’expérience, la BCE, à cause de ses statuts, néglige beaucoup trop l’emploi et la croissance. Le cloisonnement entre le politique et le monétaire est également néfaste. Alors que l’euro est surévalué de plus de 50 % par rapport au yuan chinois, on constate que la BCE refuse d’agir. Résultat : une perte de compétitivité massive pour nos entreprises. 13 ans après Maastricht, vouloir constitutionnaliser l’irresponsabilité de la banque centrale est une erreur lourde, avec des conséquences sur l’emploi.

La deuxième raison, c’est que l’Europe a changé et qu’il faut en tenir compte. Des règles qui étaient pertinentes lorsque nous étions six ou onze et d’un niveau économique et social comparable aboutissent à des conséquences différentes dans une Europe à vingt sept ou à trente. La règle absolue de la concurrence combinée à celle de l’unanimité en matière fiscale et sociale, conduit à un dangereux processus de dumping. Les outils classiques de gestion économiques manquent à l’appel : pas de responsabilité de la Banque Centrale, pas d’impôt européen, pas d’appel possible à l’emprunt. Les ajustements se font par les salaires ou les suppressions d’emplois ! Plutôt que de consacrer par notre suffrage des règles du passé, il faut réagir pour nous adapter à la nouvelle donne européenne et mondiale.

Vous contestez les élargissements de ces dernières années ?

Pas du tout. Ils sont pleinement légitimes. Mais avant d’élargir, il aurait fallu approfondir. Il a manqué une volonté politique, ce qui est largement imputable à Jacques Chirac. Aujourd’hui, certains tenants du oui nous disent : votez cette Constitution et on améliorera les choses après. Mais la Constitution ne peut être révisée qu’à l’unanimité. Il suffira d’un pays pour tout bloquer, alors que nous sommes beaucoup plus nombreux et divers qu’auparavant !

Depuis le début de mon engagement politique, je me bats pour une Europe puissante et solidaire. Certains idéologues de droite, qui n’ont jamais voulu de l’Europe puissance, disent : mais la France est impossible à réformer, donc pour la changer il faut passer par l’Europe de l’hyper-concurrence entre les systèmes économiques et sociaux. C’est simpliste et souvent régressif. De plus, le libre échangisme dogmatique s’avère contre productif, à l’heure où émergent des pays comme l’Inde ou la Chine. Il faut bien sûr favoriser leur développement mais sans démolir notre propre croissance. Et pour cela, il faut réguler la mondialisation. En commençant par faire évoluer l’Europe.

Dans le climat actuel de tension commerciale, le fait de dire non, donc d’afficher une division de l’Europe, n’est pas très bon.

Personne ne cherche la division, mais à quoi l’unité servirait-elle pour faire du surplace ou aller dans le mur ? La théorie économique nous enseignait qu’entre pays différents, se produirait par les échanges un équilibrage automatique. Cette théorie ne fonctionne plus : du fait de l’immense réserve de main d’œuvre en Chine, l’égalisation des taux de salaire prendra des dizaines d’années. L’Inde, la Chine et le Pakistan développent des technologies souvent aussi avancées que les nôtres. Quant aux coûts de transport, qui représentaient une protection, ils sont fortement réduits par la révolution technologique. Résultat : notre industrie va être durablement menacée. Le phénomène que l’on constate aujourd’hui dans le textile et dans le meuble, risque bientôt de se produire dans l’automobile ou dans la chimie.

Si nous ne voulons pas « mourir guéris », il faut que l’Europe ose avoir une stratégie industrielle, une vraie coordination économique, une politique scientifique et de l’innovation, qu’elle mette sur la table les questions commerciales et monétaires, sociales et environnementales. La Constitution n’en parle pas ou même l’exclut.

Vous remettez en cause le “ libre-échange dogmatique ”. Mais comment convaincre les autres pays ?

Si nous voulons rassembler nos partenaires autour d’une autre stratégie, il faut commencer par le dire, et c’est ce que nous pouvons faire en votant non au référendum. Et dans certains domaines, reconnaissons que c’est tout de même un paradoxe de voir l’Union agir de manière beaucoup plus libérale que les Etats-Unis eux-mêmes.

Vous êtes l’une des personnalités socialistes les plus connues en Europe et à l’étranger. Comment ressentez-vous les réactions à votre position ....

En Europe, le débat français est mal compris et souvent mal expliqué par les acteurs comme par les observateurs. Même si les choses commencent à bouger. Hors d’Europe, la question de la régulation intéresse. J’ai récemment donné plusieurs conférences en Chine ou aux Etats-Unis. Mes auditeurs étaient tout à fait ouverts à la discussion.

Parmi les chefs d’entreprises, certains, très proches de vous, se sont publiquement prononcé pour le oui.

Cela prouve que ce sont des hommes libres. Et que pour moi, l’amitié et la liberté font bon ménage. Au-delà de mon cas personnel, le débat est souvent faussé parce que beaucoup croient ou feignent de croire qu’il s’agit de se prononcer « pour ou contre l’Europe ». Evidemment nous sommes tous pour l’Europe ! Mais quand, avec des cadres, des chefs d’entreprise, des patrons de PME et de PMI, des représentants des chambres d’industrie et de commerce, je discute de la nécessité d’une Europe puissance, des délocalisations ou du futur de notre économie, nos inquiétudes convergent et nos thèses souvent se rejoignent.

Que faudrait- il renégocier pour que cette constitution devienne acceptable à vos yeux ?

Au moins trois aménagements, tirés d’ailleurs des conditions que les socialistes, unanimes à la même époque l’an dernier, avaient mises à l’adoption du traité. D’abord il faut rendre cette Constitution révisable. Pas une au monde ne fonctionne selon la règle de l’unanimité. C’est une faute contre l’avenir. Un système de « supermajorité » aux 4/5ème a été proposé, il serait bien meilleur. Ensuite il faut enlever l’essentiel de la partie III qui porte sur les politiques concrètes. Elle n’a pas sa place dans un texte constitutionnel et certaines dispositions sont totalement inadaptées. Enfin il faut lever les restrictions sur les coopérations renforcées entre pays qui veulent et peuvent avancer plus vite dans des domaines précis. Si l’on veut progresser, par exemple sur la recherche, c’est vital. Ces trois changements n’ont rien de maximalistes : ils promettraient de déboucher sur une Constitution recentrée, révisable et différenciée.

Mais en quoi favorisent-elles une Europe plus sociale ?

Elles laissent au moins le jeu ouvert. Si nous consacrons par notre vote le texte constitutionnel, notamment cette partie III qui dit par exemple qu’en matière sociale il n’y a pas d’harmonisation possible, qu’en matière fiscale il faut l’unanimité, et qu’en matière monétaire, la banque centrale ne s’occupe que des prix, on verrouille la donne. Si on écarte cette partie, dont les dispositions devront être retravaillées par ailleurs, l’avenir devient plus ouvert.

Comment réagissez vous au fait que les autres socialistes européens, qui devraient être sensibles à vos arguments, ne le sont pas du tout ?

Lorsque François Mitterrand a choisi la stratégie du rassemblement de la gauche, les autres partis socialistes d’Europe, sans exception, ont dit non. C’est pourtant lui qui avait raison. Aujourd’hui, ils ont pour beaucoup signé ce texte, il est donc normal qu’ils le soutiennent. Mais si demain, grâce notamment au non français, nous ouvrons les portes de cette nouvelle Europe qui doit devenir une puissance de solidarité, je suis convaincu qu’ils saisiront l’occasion offerte de recentrer le modèle européen autour des valeurs européennes, qui ne sont pas celles du « laissez fairisme » et de la concurrence par le bas.

J’ajoute que l’une des raisons de la situation électorale détestable de 2002, c’est la cassure qui s’est produite entre ce que j’appelle « les deux France ». Entre d’un côté des couches sociales qui désespèrent pour leur avenir et pour celui de leurs enfants et de l’autre côté des couches sociales ou des groupes d’individus qui ont une vision très différente, parce qu’ils ont de bonnes perspectives de vie. Si nous ne sommes pas capables de donner une réponse à cette désespérance, c’est la crise de notre démocratie sociale qui va continuer de s’approfondir. Le devoir de la gauche est de réconcilier ces deux France.

C’est pour cette raison que vous avez choisi le non ?

Je vous l’ai dit, mon choix tient aux leçons que j’ai tirées de l’expérience et aux changements profonds qui ont affecté l’Europe depuis dix ans. J’ai constaté aussi cette coupure sociale, économique, éducative, en France, qui me préoccupe beaucoup. La démarche des catégories qui se sentent abandonnées n’est pas une démarche anti-européenne. Simplement, elles demandent une Europe vraiment puissante, constructive et solidaire. Une Europe qui progresse et qui protège. Nous ne devons pas les décevoir.

Il y a eu, en décembre, un vote au PS qui s’est soldé par le oui. Le principe de la démocratie c’est que la majorité impose sa loi...

Je respecte la position officielle du PS, mais devant un choix comme celui-là qui est posé à chaque Français, et qui engagera le contenu de l’Europe pour plusieurs décennies, chacun doit rester libre de sa conviction. Les Français voulaient un vrai débat : il a lieu. Tant mieux.

Le projet socialiste sera-t-il différent selon que le oui ou le non l’emporte ?

Le débat entre réformisme et révolution a été tranché depuis longtemps : nous sommes réformistes. En revanche, le débat entre Europe libérale et Europe sociale reste à clarifier. Et pour être concret, le réformisme a besoin de moyens. C’est aussi un des enjeux de la discussion devant les Français.

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