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"Il ne faut pas se tromper de diagnostic : c’est la crise de l’Europe qui a débouché sur le « non », et pas l’inverse." (Spiegel)

13 juin 2005

Dans une interview à l’hebdomadaire allemand de référence, Laurent Fabius analyse les conséquences du non et redit sa volonté de construire une Europe plus forte et plus solidaire.

Der Spiegel : Monsieur Fabius, l’Union Européenne se trouve dans un état de choc. Ne ressentez-vous pas quelques remords, vu l’ampleur de la crise ?

Laurent Fabius : Il ne faut pas se tromper de diagnostic : c’est la crise de l’Europe qui a débouché sur le « non » de plusieurs peuples, et pas l’inverse. Nous avons deux grands déficits européens : un déficit de croissance, un déficit de démocratie. Les difficultés européennes préexistaient. Les « non » ne sont pas survenus par hasard et il y en aurait encore davantage si tous les pays avaient recours au référendum.

Der Spiegel : En France du moins, les raisons du rejet sont politiquement très hétéroclites. Quel est selon vous le dénominateur commun ?

Laurent Fabius : Il y en a plusieurs. Un projet de Constitution compliqué et mal bâti ; 20 millions de chômeurs ; le sentiment que l’Europe, construite pour progresser et pour protéger, n’y parvient plus suffisamment ; certains problèmes non résolus liés à l’élargissement ; un fossé entre la population et les institutions européennes ; un manque de perspective mobilisatrice : tout cela a joué. En France, c’est un non majoritairement social et pro-européen qui s’est exprimé.

Der Spiegel : Comment sortir de l’impasse maintenant ?

Laurent Fabius : En réexaminant, selon des procédures à définir, les dispositions qui ne vont pas.

Der Spiegel : Il ne faut donc pas abandonner l’objectif d’un nouveau traité et se contenter d’un coup d’arrêt ?

Laurent Fabius : Certainement pas, car les votes montrent à la fois un refus et une espérance - le refus de l’Europe telle qu’elle fonctionne et de la constitutionnalisation des politiques libérales, mais aussi le souhait profond d’une Europe plus forte, plus solidaire, plus humaine, à la fois progressiste et protectrice.

Der Spiegel : Et qui peut mener cette renégociation ? Le président français qui a été le chef du oui et qui a été sévèrement désavoué est-il encore crédible ?

Laurent Fabius : L’affaiblissement du Président Français ne doit pas entraîner l’affaiblissement de la France. Jusqu’à la fin de son mandat, c’est lui qui porte institutionnellement la voix du pays, il doit le faire en étant l’interprète de la volonté populaire.

Der Spiegel : Pourvu que ses partenaires européens l’écoutent. Ne faut-il pas craindre que les conséquences du non ne produisent le contraire de ses intentions - plus de libéralisme, moins d’union politique ?

Laurent Fabius : Je ne le pense pas, mais tout est affaire de volonté. Il nous faut davantage d’union politique et l’expérience montre que le libéralisme dogmatique n’apporte pas les solutions économiques et sociales nécessaires. Nous devrons avoir une explication franche là-dessus.

Der Spiegel : Que proposez-vous concrètement ?

Laurent Fabius : De retravailler le texte pour le rendre plus social, d’écarter l’essentiel de la partie 3, de nous concentrer sur les institutions et sur les principales valeurs de l’Union européenne ainsi que sur la Charte des droits. Aucune Constitution au monde n’inclut la politique budgétaire, monétaire, la politique des transports, de l’environnement, de l’énergie, etc !

Der Spiegel : Est-ce que le couple franco-allemand a encore la force de relancer ce débat ?

Laurent Fabius : Pour des raisons historiques, géographiques, philosophiques, culturelles, affectives, politiques, le couple franco-allemand est absolument essentiel, en lui-même et pour entraîner l’Europe. Il doit reprendre l’initiative, même si ce n’est pas aisé en ce moment.

Der Spiegel : Pourtant on a l’impression que le reste de l’Europe est en train de s’affranchir du leadership franco-allemand.

Laurent Fabius : Mais ce couple n’est dirigé contre personne ! Nos deux pays doivent aller de l’avant, par exemple en lançant le projet ambitieux d’une défense franco-allemande, ou en joignant nos « chaises » au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale, ce qui ferait de l’Allemagne et de la France la deuxième puissance du monde dans ces institutions, ou encore en coordonnant et en renforçant notre aide aux pays en développement. Et l’apprentissage réciproque de nos langues devrait être massivement relancé. Dans l’immédiat, l’Union a besoin d’un véritable plan Marshall en direction des nouveaux entrants, d’une vraie coordination dans la relance économique et d’un abandon de plusieurs directives contestables. Là aussi, nous devons être unis. Ces initiatives montreraient que le couple franco-allemand travaille concrètement pour l’Europe.

Der Spiegel : Une politique de gauche est-elle encore possible en Europe ?

Laurent Fabius : Bien sûr, à condition de relever plusieurs défis : mettre économiquement à niveau les nouveaux membres de l’Union, ce qui implique une solidarité forte malgré les contraintes budgétaires ; intervenir dans la compétition mondiale de façon offensive (en encourageant la recherche, l’innovation, la stratégie industrielle...) et défensive ; choisir un développement équitable et durable. Le libéralisme ne le permet pas.

Der Spiegel : La défense du travail face au capital a toujours été au coeur du combat de la gauche. Est-ce qu’il peut encore être gagné à l’époque de la mondialisation ?

Laurent Fabius : C’est plus difficile qu’avant, mais c’est indispensable. Il faut porter notre ambition et nos outils d’action au niveau européen et mondial. Ce ne peut pas être seulement l’œuvre des gouvernements ou de l’Union : il y faut l’action coordonnée des partis de gauche et des syndicats.

Der Spiegel : Du réalisme, mais pas de fatalisme ?

Laurent Fabius : Aucun fatalisme. Mais si on se contente, face à la mondialisation, de mettre en concurrence le salarié français ou allemand, le salarié roumain et le salarié chinois et ensuite de proclamer « que le moins cher gagne », alors la gauche n’a plus de message ! Ce sont de nouvelles régulations qu’il faut bâtir. Sinon, nous allons dans le mur, et en klaxonnant !

Der Spiegel : Comment éviter le crash ?

Laurent Fabius : Dans ses discussions avec les Etats-Unis, la Chine et les autres grands pôles économiques, l’Europe doit inscrire à l’ordre du jour tous les outils régulateurs - standards sociaux minimaux, protection de l’environnement, équilibre monétaire, tarif extérieur commun, etc. Ceci ne doit pas nous empêcher d’accomplir chacun dans notre pays des réformes internes vers plus d’efficacité et de justice, c’est-à-dire de développer la formation, la recherche, l’investissement, l’innovation, etc...

Der Spiegel : L’Europe ne peut pourtant pas se retrancher dans un espace protectionniste ?

Laurent Fabius : Je suis hostile à l’idée d’une Europe forteresse. Mais si nous ne prenons pas conscience de la nécessité de réguler la mondialisation et d’être offensifs, nous allons subir une compétition de plus en plus féroce vis-à-vis de l’Europe et en son sein. L’Allemagne et la France seront alors confrontées à une pression, voire à un chantage : vous ne voulez pas que vos emplois soient délocalisés, alors baissez vos salaires, vos impôts, vos protections sociales, vos interventions collectives. On ne sera jamais assez bas ! Au bout de ce chemin, il y aura de virulentes et légitimes réactions populaires et une déchirure de la société. Je refuse ce chemin là.

Der Spiegel : Le non ne risque pas seulement de défaire l’Europe, il a aussi déclenché une crise intérieure française. Est-ce que vous croyez que la France est entrée dans une phase de fin de règne ?

Laurent Fabius : Je suis d’un caractère optimiste, alors je vous dirai : toute fin est un commencement. Nos grandes échéances politiques sont normalement pour 2007. Il est vrai que, par rapport aux réformes à opérer, mon pays a pris du retard. En outre, nous avons aussi un problème institutionnel de fond, avec un déséquilibre majeur des pouvoirs au détriment du Parlement, un pouvoir exorbitant du Président sans responsabilité ni contrepoids, et un réel manque de démocratie vivante. Tout cela doit être changé : nous avons besoin de l’alternance, d’un changement politique de fond, et d’un changement des institutions.

Der Spiegel : Les électeurs ont confirmé votre choix, la direction du parti vous sanctionne. Comment ressentez-vous cette contradiction ?

Laurent Fabius : Un ancien homme d’état Edgar Faure disait avec esprit : « C’est souvent un grand tort d’avoir raison. » Pour moi, la bonne ligne d’action est celle qui cherche à rassembler les socialistes, la gauche, les Français autour d’un projet mobilisateur. J’y travaille.

Der Spiegel : Pensez-vous parfois, comme Nicolas Sarkozy, à la présidentielle en vous rasant ?

Fabius (rit) : Permettez-moi un brin d’humour : ces temps-ci les dirigeants français sont tellement nombreux à prétendre qu’ils ne pensent pas à la présidentielle que l’on finira par avoir du mal à trouver des candidats !

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