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Il ne faut pas faire « porter le chapeau » des problèmes de l’Europe au ’non’ (Le Parisien)

16 juin 2005

Les votes récents sont avant tout un révélateur. Il faut donc clarifier la vision européenne et remettre un pilote dans l’avion.

L’Europe est-elle en crise ?

Laurent Fabius : En tous cas elle est en difficulté sérieuse. Mais attention : c’est la crise de l’Europe qui débouche sur les « non », plus que l’inverse. Les lourds problèmes budgétaires actuels existaient avant le débat sur la Constitution et indépendamment de lui. Il ne faut pas lui faire porter « le chapeau » de difficultés préexistantes.

Vous avez parlé d’un plan B durant la campagne, or l’on n’en voit pas la moindre esquisse aujourd’hui, la plupart des Etats refusant une renégociation...

Si, par ce terme, on désigne un document en huit articles, deux annexes et trois protocoles qui dormirait dans le coffre de Monsieur Barroso, évidemment on se trompe, et personne n’a prétendu cela. En revanche, si on veut dire qu’à l’issue des différents votes, les gouvernements devront se mettre autour d’une table pour dresser le bilan et proposer des solutions pour avancer, c’est le bon sens. Malheureusement J. Chirac est mal placé pour ces propositions de réexamen puisqu’il n’a cessé de les prétendre impossibles.

L’Italie remet en cause la monnaie unique. L’Euro est-il menacé ?

Une telle remise en cause serait absurde. Même si des hausses de prix ont très malencontreusement accompagné le passage à l’Euro et même si l’irresponsabilité de la Banque centrale est une faute, en revanche l’Euro est un atout de souveraineté et de stabilité face aux autres continents. Imaginez où en serait la monnaie de plusieurs pays d’Europe sans l’Euro !

La montée du non dans plusieurs pays semble davantage affaiblir l’Europe, voir compromettre sa construction, que lui donner une orientation plus sociale...

Constatons les faits. Aujourd’hui, beaucoup de peuples (au-delà des Gouvernements ou même des Parlements) ne veulent clairement pas de cette Constitution. A partir de ce fait démocratique massif, comment agir ? D’abord, laisser voter ceux qui le souhaitent et fixer une date de rendez-vous pour le bilan d’ensemble. Ensuite, concernant le contenu, il apparaît que la partie institutionnelle, les valeurs, la charte des droits, ne sont certes pas parfaites mais peuvent sans doute servir de base à un réexamen. En revanche, la partie 3 du texte, le contenu des politiques, est très contesté et contestable, il doit être profondément rediscuté et n’a pas à figurer dans la Constitution. C’est ce que je n’ai cessé de dire. En outre, il faut faciliter les coopérations renforcées (par exemple avec l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique, etc...) car elles nous permettront d’avancer. Enfin, j’attends du Gouvernement français qu’il demande le retrait des directives critiquables (Bolkestein, temps de travail, transports ferroviaires,...) et qu’il agisse fortement pour une relance coordonnée et solidaire de l’économie européenne, car c’est la clé. Voilà un cadre de travail concret pour les mois qui viennent.

Tony Blair, qui s’apprête à présider la commission, apparaît aujourd’hui comme l’homme fort en Europe. Ne risque-t-on pas de s’orienter vers une Europe plus libérale ?

L’orientation du Premier Ministre britannique est traditionnellement libérale et atlantiste, ce n’est pas la nôtre. La refuser, c’est affaire de volonté politique. Plus largement, une grave erreur a été commise il y a quelques années en ne définissant pas les règles de fonctionnement de l’Union avant son élargissement : cette discussion, naturellement, ressurgit aujourd’hui. L’essentiel est de dégager une vision de l’Europe, plus démocratique, plus solidaire, plus humaine, et d’avancer concrètement dans cette direction. C’est ce que nos peuples attendent de nous.

La crise que traverse l’Europe aujourd’hui peut-elle être salutaire ?

Je n’utiliserai pas cette expression, car lorsqu’on peut éviter les crises, autant évidemment le faire. Mais il est indispensable de remettre les choses à plat, de définir vraiment ce qu’est notre projet européen. L’Union ne peut pas être, selon la formule du philosophe Paul Thibaud, « sans substance ni rivages ». Se cumulent une crise économique (plus de 20 million de chômeurs), sociale (une compétition vers le bas au lieu d’une harmonisation vers le haut), démocratique (la coupure entre les institutions et les citoyens) et une crise du projet lui-même. Les votes récents ne sont qu’un révélateur. Il faut donc clarifier la vision européenne et remettre un pilote politique dans l’avion. Jacques Chirac donne le sentiment d’aller à Bruxelles seulement avec une calculette, il devrait y aller avec une vraie ambition européenne. Mais a-t-il encore une légitimité pour cela ?

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