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Interventions
Après dix ans de Chirac, la France a besoin d’une nouvelle politique européenne
9 octobre 2005
Dans une interview au Journal du Dimanche, Laurent Fabius expose son projet de relance européenne. La crise que traverse actuellement l’Europe n’est en aucun cas la conséquence du "non" français. C’est le non qui est le résultat de la dérive de l’Union depuis 10 ans.
JDD : Cinq mois après le non au référendum, où en est le plan B ?
LF : Personne n’a prétendu qu’il y aurait dans un tiroir, en 427 articles, un texte alternatif tout ficelé, mais il existe bel et bien un projet de relance européenne possible. Il faut maintenant le discuter, notamment au sein de la gauche européenne, l’approfondir, pour ensuite le mettre en œuvre. A condition de reconnaître d’abord qu’un vote démocratique a bien eu lieu et qu’il nous engage tous.
Mais vous vous aviez parlé d’un plan B !
Le projet d’une autre Europe, plus sociale, plus démocratique, plus humaniste, je le maintiens totalement. Mais attention ! Ce n’est pas le vote de la France ou des Pays-Bas qui a créé la crise européenne, c’est plutôt la crise européenne qui a conduit à ce vote. Cette crise pré-existait au référendum. Dans les années 90 on a commis l’erreur d’élargir l’Europe sans l’approfondir. Les règles qui valaient quand nous étions six ou douze ne sont plus pertinentes à vingt cinq. Les populations sont favorables à l’Europe si elle leur permet de progresser et les protège. Quand il n’y a plus de projet européen clair et mobilisateur, quand les gens ont le sentiment que l’Europe devient une machine à délocaliser, à harmoniser les acquis sociaux non pas vers le haut mais vers le bas, de fortes réticences se manifestent. Plusieurs dirigeants européens m’ont confié que s’il y avait référendum dans leur pays, ce serait non presque partout. Nous ne sommes pas un cas si spécifique. Il y a un besoin général de relance européenne sur des bases nouvelles.
Mais le non français n’a-t-il pas amplifié la crise en Europe ?
Prenez l’exemple du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement à Bruxelles en juin dernier. Tous étaient pour le oui, réunis pour mettre au point des propositions budgétaires, ils ont été incapables de le faire. Non pas à cause de l’absence de Constitution mais à cause des prétentions inacceptables de T. Blair et du refus de J. Chirac - et de quelques autres - d’augmenter le budget. L’échec n’est pas lié au vote constitutionnel même si certains défenseurs du oui, tels V. Giscard d’Estaing, mettent désormais sur le dos de la réponse des Français tout ce qui est en réalité la conséquence d’une crise européenne préalable.
VGE vous a accusé la semaine dernière dans le JDD d’avoir grugé les électeurs avec un plan B inexistant...
J’ai apprécié à sa juste valeur cette attitude : comme si notre peuple était incapable de savoir pour quoi il vote !
« Si en 2007 les Français élisent quelqu’un qui les a appelés à voter oui, on pourra considérer qu’ils entérinent la Constitution » avait également déclaré Valéry Giscard d’Estaing dans le JDD, qu’en pensez-vous ?
Là aussi, c’est révélateur ! Si les Français votaient en 2007 pour un partisan du oui, cela voudrait dire que rétroactivement, ils approuvent la Constitution : étonnant, cette sorte de déni de vote ! S’agissant de la gauche, il faut savoir dépasser le oui et le non sur la base du respect du vote des Français. Et avancer.
Aujourd’hui que préconisez-vous pour sortir de l’impasse ?
Un projet de relance européenne en 3 volets. D’abord, il faut se saisir des problèmes qui sont sur la table. Le gouvernement français doit changer sa position sur le budget : au lieu de vouloir le réduire, il doit accepter son augmentation pour faire face à la fois à la politique agricole commune, aux exigences de la recherche, aux conséquences liées à l’entrée des nouveaux pays et à des projets technologiques prometteurs. En outre, il doit s’opposer aux directives qui, contrairement à ce que nous a dit J. Chirac, réapparaissent : directive Bolkenstein, « paquet ferroviaire » qui induit à terme l’ouverture à la concurrence du transport des voyageurs, directive portuaire, directive sur le temps de travail. La France doit s’opposer à ces textes le plus souvent destructeurs et soutenir, à l’inverse, une directive protectrice des services publics. Je préconise également - deuxième volet - que soit renforcée la dynamique de la zone euro grâce à des propositions ambitieuses ; une vraie coordination économique et budgétaire pour la croissance, une harmonisation sociale et fiscale vers le haut. Dans cette zone euro, que j’appelle le premier cercle, et dont les Anglais ne sont pas membres, nous devons avancer notamment en matière sociale, fiscale, scientifique, technologique. D’autres pays eurovolontaires avec la France - par exemple la Belgique, l’Espagne, l’Allemagne - peuvent contribuer à lancer le mouvement. Enfin, il nous faut préparer l’échéance constitutionnelle fixée désormais à partir de 2007 sur la base d’un texte court, clair, lisible qui porte sur le fonctionnement des institutions, sur les valeurs de l’Europe et qui puisse servir à un accord futur. En laissant tomber l’interminable partie III, qui constitutionnalisait des politiques souvent critiquées et qu’il faudra remettre en cause par ailleurs.
Est-ce à dire que vous seriez pour l’adoption du texte constitutionnel, hors la partie III ?
Nous n’en sommes pas là. Mais j’ai toujours soutenu que les parties I et II pouvaient être utiles à la discussion. Le processus constituant devra être différent de la fameuse convention, sinon les mêmes causes produiront les mêmes effets. Il pourrait être lié - mais c’est un débat - à l’élection du nouveau parlement européen en 2009.
Un nouveau référendum en France serait envisageable ?
Pas sur le même texte. En dix ans d’Elysée, qu’a fait J. Chirac pour l’Europe ? Par nonchalance, il a délaissé le couple franco-allemand qui pour moi reste fondamental et qui devrait prendre des initiatives notamment pour la défense. Par arrogance, il a braqué les pays de l’Est. Par indolence, il a renoncé à faire de la zone euro le premier cercle des pays déterminés à aller plus vite et plus loin ensemble. Par impuissance, il a laissé les négociations s’ouvrir avec la Turquie alors qu’une majorité de Français souhaitent un partenariat privilégié. Quel bilan !
La France aurait-elle du dire non à la Turquie ?
Comme la majorité des Français, je crois à la nécessité d’une Europe plus solide. Or, malgré les difficultés que l’Union rencontre aujourd’hui, on en rajoute toujours et encore, c’est la fuite en avant ! Les conditions prétendument posées à l’ouverture des négociations avec la Turquie (la reconnaissance du génocide arménien, celle de Chypre, le respect des minorités,...) ont été jetées aux oubliettes. Et par dessus le marché, pour se concilier l’Autriche, on fait entrer la Croatie sans exiger qu’elle livre les criminels de guerre. Cela fait beaucoup !
Si vous êtes président de la république en 2007, que ferez-vous ?
Il faudra respecter le vote des Français émis en 2005 et, s’agissant des élargissements, ne pas accepter une surenchère indéfinie. L’Europe, ce doit être une Europe politique, une Europe puissante, une Europe sociale, une Europe qui progresse et qui protège, pas une zone molle de libre échange !
