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Le social et la mondialisation : Passons aux actes (Journal du dimanche)

31 janvier 2003

En France, les salariés de Metaleurop, de Daewoo, de plusieurs autres entreprises s’opposent à la fermeture de leur usine, imposée brutalement à distance par des groupes internationaux. Nous devons choisir clairement l’Europe sociale. Il faut donner à notre continent une perspective ambitieuse, celle d’une véritable Union économique et sociale, complément de l’union commerciale et monétaire actuelle. Au-delà de l’Europe, nous pourrions prendre une deuxième initiative, le lancement d’un « Cycle social global » pour reconnaître politiquement, dans les instances internationales, l’importance de la dimension sociale de la mondialisation. Le monde a besoin d’espoir. Il y a urgence.

En France, depuis quelques semaines, les salariés de Metaleurop, de Daewoo, de plusieurs autres entreprises s’opposent à la fermeture de leur usine, imposée brutalement à distance par des groupes internationaux. Cette réalité dramatique ne date pas d’aujourd’hui et elle n’est pas limitée à la France, mais la contradiction est saisissante : d’un côté les grandes entreprises globalisent leurs activités et consolident leurs comptes à l’échelle du monde, d’un autre côté leur responsabilité sociale et environnementale demeure cantonnée dans les limites étroites des Etats. Pour lutter contre ces excès, je pense qu’il faut être audacieux et, outre les mesures nationales nécessaires, lancer deux initiatives internationales.

Nous devons d’abord choisir clairement l’Europe sociale. La Convention sur l’avenir de l’Europe, présidée par V. Giscard d’Estaing, en offre l’occasion. Il faut donner à notre continent une perspective ambitieuse, celle d’une véritable Union économique et sociale, complément de l’union commerciale et monétaire actuelle. Pour cela, il faut inscrire dans la future Constitution de l’Europe les principes sociaux qui fondent le modèle social européen (le plein emploi, le développement durable, la cohésion sociale et territoriale, l’éducation et santé pour tous, les services publics) et tourner vers ces principes l’action des différentes institutions européennes.

Il sera alors possible de progresser concrètement dans plusieurs domaines. Permettre une véritable mobilité professionnelle volontaire au sein de l’Union, avec en perspective le transfert d’un Etat à l’autre des droits des salariés. Autre progrès, un reclassement plus facile des salariés qui perdent leur emploi du fait des restructurations liées à la globalisation, au moyen d’un Fonds de solidarité communautaire. L’Europe du futur devrait également retenir la responsabilité sociale et environnementale des sociétés mères, en clarifiant les pouvoirs de contrôle et de direction vis à vis de leurs filiales. Avançons aussi dans le dialogue social, avec davantage de comités européens d’entreprise. Il est temps enfin de s’engager dans une politique européenne de l’immigration, pour répondre au déséquilibre démographique et économique, aux questions de sécurité, et aux espoirs de développement du Sud. J’ai toujours été un militant de la cause européenne. Aujourd’hui, l’Europe , une Europe économique, sociale et environnementale, peut être notre bouclier face aux excès et aux dérèglements de la mondialisation sauvage. Si, pour imaginer le futur, on s’en tient à des débats technocratiques et à des réformes institutionnelles sans vrai souffle, gare à la gueule de bois ! Le jour où il faudra consulter les citoyens, l’Europe à son tour risque de vivre son 21 avril. Il y a danger.

Au-delà de l’Europe, nous pourrions prendre une deuxième initiative, le lancement d’un « Cycle social global » pour reconnaître politiquement, dans les instances internationales, l’importance de la dimension sociale de la mondialisation. Sur la base d’un travail préparatoire mené par l’Organisation Internationale du Travail, ce Cycle social pourrait apporter des réponses concrètes, là où la mobilisation des Etats ne suffit plus.

Il conduirait les Etats et les institutions internationales à définir ensemble pour les pays pauvres un contrat d’aide et de développement, intégrant les programmes des différentes organisations internationales intervenant dans le pays. Il pourrait préparer un traité cadre pour un régime de responsabilité internationale des sociétés, fondé sur la reconnaissance d’une solidarité juridique entre les entités d’un groupe. Et cela dans plusieurs domaines : les droits de l’homme (lutte contre l’esclavage et le travail des enfants), les droits sociaux et environnementaux (protection collective des salariés, action contre l’organisation de l’insolvabilité, traitement des pollutions terrestres et marines). Ce traité organiserait une coopération judiciaire renforcée en direction des sociétés responsables de dommages environnementaux et sociaux.

L’initiative de ce « cycle social global » pourrait être lancée par la France lors de la réunion du G 7 d’Evian en juin prochain. Serait alors proposée l’organisation en 2004 d’un Sommet social mondial, comme il y a eu les sommets de Kyoto et Johannesburg pour l’environnement ou de Doha pour le commerce international.

Bien sûr, ces deux idées neuves - un Cycle social mondial et une Union économique et sociale en Europe - soulèvent des questions très difficiles qui devront être abordées avec soin. Ceux qui se satisfont des inégalités actuelles les critiqueront par principe, mais je crois qu’ils se trompent. Ils oublient que la croissance économique se nourrit du progrès social, au plan national comme mondial. Ils oublient que les premières conquêtes sociales, loin d’affaiblir la croissance, l’ont renforcée et l’ont humanisée. Ils oublient que les progrès accomplis depuis dix ans pour créer un droit pénal international et pour protéger en commun l’environnement sont apparus utopiques au départ. Ils oublient que c’est avançant ainsi qu’on réveillera l’espoir de tous ceux, socialistes et sociaux-démocrates en tête, qui croient à une société internationale plus forte et plus juste. Le Monde a besoin d’espoir. Il y a urgence.

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