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Interventions
"Pour prendre en charge le vieillissement, il faut un changement d’échelle"
13 juin 2006
A l’occasion d’un colloque organisé à Rouen par le Conseil Général de Seine-Maritime, Laurent Fabius développe son analyse du vieillissement de la population et ses propositions pour les seniors. Il évoque la piste de l’augmentation de la CSG.
Le vieillissement de la population : une chance pour la société, un défi à relever ensemble
Mesdames, Messieurs,
Permettez moi d’abord, à l’issue de cette journée, d’adresser mes remerciements à tous les intervenants.
Je salue l’initiative du Département de Seine-Maritime et de son Président, mon ami Didier Marie. En organisant, démarche inédite, une journée d’échanges et de réflexions autour des enjeux liés au vieillissement de la population, les élus du Département, comme d’ailleurs ceux de l’Eure voisine, démontrent leur volonté de s’emparer de l’ensemble des questions concrètes qui préoccupent nos concitoyens. Cette journée est à l’image de l’action conduite ici : imaginative, responsable, solidaire et participative.
Je voudrais enfin vous saluer toutes et tous, venus nombreux aujourd’hui. Chacun à votre place, dans vos responsabilités, professionnels de santé, travailleurs sociaux, responsables et bénévoles associatifs, gestionnaires d’établissements ou de services à destination des personnes âgées, élus locaux, chercheurs, fonctionnaires ..., vous constituez les acteurs de la société mobilisée, les militants d’une prise de conscience globale des conséquences du vieillissement et de la nécessité pour notre société d’appréhender avec volontarisme, optimisme et lucidité cette évolution majeure.
Evolution majeure : le vieillissement de la population est en effet un des deux ou trois changements majeurs qui vont à coup sûr toucher notre société. Or il faut hélas reconnaître que ce sujet demeure encore trop peu présent dans le débat public. Et c’est un des mérites de ce colloque : être à l’écoute de la pluralité des points de vue, valoriser les expériences réussies, participer à la mobilisation. Pour éviter le double écueil trop souvent constaté : celui du seul débat technique entre experts ; celui d’une approche strictement compassionnelle, et finalement stigmatisante, sur le sort des personnes âgées dans notre société. La charité - aussi louable en soit l’intention - ne peut pas remplacer la solidarité.
Au moment où notre pays se prépare à vivre un temps fort de débat démocratique, je veux saisir l’occasion pour participer à cette prise de conscience. Je souhaite que les échanges et propositions de ce colloque trouvent un écho dans la confrontation citoyenne à venir. Le vieillissement de la population doit être au cœur des prochains débats nationaux, au même niveau que les autres sujets majeurs de préoccupation de nos concitoyens, l’emploi et le pouvoir d’achat, les services publics, le logement, l’éducation, l’environnement, la sécurité.
1. La réussite de ce débat impose d’abord d’affirmer quelques principes directeurs.
Je commencerai par prendre le contre-pied du discours dominant : non, l’allongement de la vie n’est pas un handicap accablant, mais un enrichissement pour la société tout entière. La thèse des « déclinologues » y voit un signe de l’affaiblissement d’une Nation ; je pense au contraire qu’il nous faut valoriser l’accumulation de savoirs, d’expériences, de sagesse, que porte en lui ce vieillissement.
Cela suppose d’en finir avec ce que j’appellerai l’exclusion de l’âge, cette tendance à voir dans le fait de vieillir une forme de déchéance et, par peur ou par ignorance, à organiser consciemment ou inconsciemment la mise à l’écart des personnes âgées. Car, en gardant en mémoire la catastrophe des conséquences de la canicule de 2003, les personnes âgées sont victimes de véritables discriminations liées à leur âge. Au nom du culte de la jeunesse et de la beauté, cheveux grisonnants et visages ridés n’ont pas vraiment bonne presse : il suffit de regarder l’image, ou plutôt l’absence d‘image, du vieillissement que renvoie la télévision.
L’allongement de la vie peut être aussi, et surtout, une chance. Il est insultant de réduire à un discours catastrophiste, le progrès qui a amené la France à franchir en ce début de XXIème siècle le seuil des 80 ans en matière d’espérance de vie totale. Les Français vivent de plus en plus longtemps, et de plus en plus longtemps en bonne santé.
Réjouissons-nous de ces années gagnées sur la perte d’autonomie et sur la mort. Autant de moments supplémentaires de bonheurs personnels et collectifs, d’émancipation humaine, de vie familiale, d’engagement social. C’est une conquête au service du droit au bonheur auquel nous aspirons. Notre modèle social, tant décrié ici ou là, n’est pas étranger à ce résultat...
Mais tout ceci est, bien sûr, et sera vrai à la condition de préparer notre société. L’angélisme est aussi dangereux que le catastrophisme : le vieillissement constitue un grand défi pour la puissance publique, qui doit accompagner, susciter les changements de mentalités, en étant exemplaire dans ses réponses. Qu’il s’agisse de l’arrivée massive à la retraite des « baby boomers » dans les 10 prochaines années ou de l’augmentation très forte des plus de 85 ans (1.850.000 en 2015 contre un peu plus d’1 million aujourd’hui), les adaptations devront concerner tous les aspects de l’organisation de notre société. « Un politicien pense à la prochaine élection ; alors qu’un homme d’Etat pense à la prochaine génération » disait le philosophe John Rawls. Et bien, nous avons besoin moins de politiciens qui ne prennent pas la mesure des enjeux, que d’hommes d’Etat qui pensent aujourd’hui aux prochaines générations de personnes âgées, comme à celles qui sont déjà là.
2. Les questions précises de prise en charge adaptée.
Tout au long de la journée, la notion de libre choix de la personne âgée a été mise en avant. Je partage cette exigence. Comme l’a confirmé l’enquête réalisée par le Département, une écrasante majorité de nos concitoyens souhaitent pouvoir rester à domicile le plus longtemps possible. Mais dire cela ne suffit pas. L’exercice de ce choix suppose que l’offre soit diversifiée, accessible, notamment en terme de coût, et de qualité. Il est urgent de créer les conditions d’exercice de cette liberté, du point de vue de la personne âgée et notamment de ses ressources ; du point de vue de la collectivité et des moyens et services qu’elle met en œuvre.
2-1 Améliorer le pouvoir d’achat des personnes âgées et des retraités
« Toute société qui prétend assurer aux hommes la liberté doit commencer par leur garantir l’existence » écrivait Léon Blum. Pour assurer cette liberté des personnes âgées, encore faut il leur garantir les moyens de leur existence. Le problème du pouvoir d’achat des personnes âgées et retraités est au cœur des enjeux qui doivent nous mobiliser. Trop de personnes âgées renoncent à des soins, à un logement adapté, aux déplacements et à la mobilité, gages d’une vie sociale maintenue, ou tout simplement à une vie digne, parce que leurs ressources sont trop faibles. Le risque est grand que cette tendance s’aggrave : l’arrivée à la retraite de générations marquées par le chômage risque de se traduire par des retraites moindres ; les effets « des réformes » de 1993 et de 2003 sur le calcul des retraites commencent à se traduire par une diminution de celles-ci. Les organisations syndicales tirent la sonnette d’alarme : 60% des pensionnés perçoivent une retraite inférieure à 900 euros par mois. C’est pourquoi je suis convaincu qu’une remise à plat de la réforme de 2003 est nécessaire, avec l’impérieuse nécessité de revaloriser les petites pensions, en particulier pour les femmes qui n’ont pu cotiser à taux plein. Un plancher de retraite garantie devra être recherché à un niveau proche du smic.
2-2 Parallèlement, il faudra engager un effort en faveur du logement adapté
Nos concitoyens dans leur ensemble se heurtent aux effets de la crise du logement. 120.000 logements sociaux devraient être mis en chantier chaque année. Parmi eux, il faudra réserver une part significative de logements adaptés, intégrant le vieillissement des occupants, à l’instar de l’expérience de Grand Quevilly que vous avez pu découvrir tout à l’heure. Et pour garantir les conditions du soutien à domicile, il est nécessaire que l’Etat s’engage, aux côtés des bailleurs sociaux, dans une politique active d’adaptation des logements existants.
2-3 La réussite du soutien à domicile passe aussi par un accès garanti aux soins et par le développement des services d’aide à domicile
Le constat a été rappelé avec force dans le récent rapport de la Cour des Comptes. La situation actuelle n’est pas satisfaisante. Je pense notamment à l’insuffisance des places en services de soins infirmiers à domicile (SSIAD), dont le nombre devrait être doublé. En matière d’accès aux soins, nous sommes tous préoccupés par la « désertification médicale » dans certains cantons ruraux et dans certains quartiers. Face à cette situation, il nous faut une approche volontariste, par exemple en réservant le conventionnement des médecins nouvellement installés à ceux qui s’implantent dans des zones en déficit.
L’amélioration de l’offre de soins passe aussi par une prise en charge à l’hôpital adaptée aux pathologies liées au vieillissement. Les filières gériatriques devront y être davantage reconnues. La manière dont l’hôpital public accueille les personnes âgées constitue un indicateur pertinent de sa qualité globale. Il faut que notre société et notre système de soins évoluent sur le regard qu’ils portent sur la fin de vie, dans le sens d’une reconnaissance du droit à partir dans la dignité. Je pense notamment à la nécessité de rattraper notre retard en matière de soins palliatifs. Je pense aussi, et la question n’est pas spécifique aux personnes âgées, à la reconnaissance, par la loi, d’une autorisation d’assistance médicale à la fin de vie, dans des conditions strictes de respect de la volonté du malade et d’accompagnement de la personne et de sa famille. Rendre la mort plus douce et plus digne, c’est aussi d’une certaine façon changer la vie.
Enfin, le travail admirable accompli dans les services de soutien à domicile doit être davantage soutenu, en terme de reconnaissance, de professionnalisation et de rémunération. Le renforcement de la coordination passera par le développement des réseaux de soins et par une meilleure articulation entre le sanitaire et le médico-social. Les centres locaux d’information et de coordination gérontologique devront intégrer cet objectif et voir leurs moyens étendus.
2-4 La situation, je pourrais même dire le statut, des aidants familiaux doit également être reconnue. Tout particulièrement pour les familles confrontées à la maladie d’Alzheimer et aux pathologies dégénératives. Elles souffrent encore trop de l’isolement, et sont exposées à des risques d’épuisement physique, psychologique et financier. Il nous faut répondre à l’insuffisance de lieux d’écoute et de soutien, autant qu’à la nécessité de développer rapidement les structures d’accueil de jour.
2-5 Il nous faut aussi inventer de nouveaux modes d’accueil collectif.
Vous êtes des praticiens de ces questions. Vous savez que le recours à un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes est souvent indispensable, notamment quand la dépendance survient. Pour autant, il nous faut sortir de la logique binaire entre d’une part maintien à domicile plus ou moins réussi, avec le risque d’isolement social ; et d’autre part intégration dans une structure collective qui risque de couper la personne âgée de la société. Le maître mot doit donc être la diversification, en privilégiant les structures mêlant domiciles regroupés et plate-forme de soins de proximité.
Cette diversification suppose d’en finir avec ce qu’il faut bien appeler le malthusianisme actuel et l’organisation diffuse d’une pénurie future de places en établissements. Les chiffres sont criants : alors que les études récentes s’accordent à juger nécessaire la création de 40.000 places d’ici à 2010, le premier ministre, récemment, a annoncé...5.000 places par an d’ici à 2012. Alors même que 31.000 places sont bloquées actuellement, faute de crédits pour médicaliser ces places qui correspondent à des besoins déjà identifiés ! Cette raréfaction organisée est doublement fautive : elle se répercute directement sur les personnes âgées à la recherche d’un établissement proche de chez elles ; elle renchérit le coût de l’hébergement. Avec pour conséquence le fait que des maisons de retraite deviennent parfois inaccessibles. C’est d’abord une question d’humanité. Mais un strict calcul économique souligne l’aberration de ces restrictions : la médicalisation de ces 31.000 places représenterait une dépense pour l’Etat (CNSA) de 200 millions d’euros mais elle se traduirait par un investissement de plus de 2 milliards d’euros, pour l’essentiel non public, injecté dans l’économie. Ainsi que par la création directe de 15 à 20.000 emplois dans ces établissements.
Cette remarque m’amène à souligner les enjeux en terme d’emploi liés au vieillissement de la population. Emplois oui, mais qualifiés. L’objectif doit être celui de la qualité de la prise en charge. C’est pourquoi un vaste plan de professionnalisation durable est indispensable. Ces emplois sont potentiellement nombreux (on estime à 350.000 à créer dans ce secteur pour les 10 prochaines années), emplois non délocalisables et qui contribuent à l’aménagement du territoire, notamment en milieu rural.
C’est donc un véritable changement d’échelle, à la mesure du vieillissement de la population, que je demande et que je propose.
3. Le renforcement de la solidarité en faveur de nos aînés suppose une volonté politique forte et des moyens accrus
Mesdames, Messieurs,
« Là où il y a une volonté, il y un chemin », se plaisait à dire le Président François Mitterrand. La volonté politique, vous en avez aujourd’hui la démonstration, avec la mobilisation de la Seine-Maritime, au moment où elle lance la préparation de son nouveau Plan gérontologique départemental. Les collectivités locales, et particulièrement les Conseils généraux, mais aussi les communes et les intercommunalités vont de plus en plus s’emparer de ces enjeux. Pour autant, nous devons rester vigilants et attachés au respect du principe de solidarité nationale. C’est au nom de cette exigence que l’APA a été créée. Cette grande loi sociale a vu le jour en 2001, sous la responsabilité de Paulette Guinchard dont je veux saluer l’engagement d’hier, au Gouvernement, avec moi-même, et d’aujourd’hui, à l’Assemblée Nationale pour changer le regard de la société sur le vieillissement et dégager des réponses fortes.
Cette volonté politique conduit à poser la question des moyens nécessaires à la réussite de cette ambition. Nos concitoyens attendent des « responsables » politiques des « réponses » faites de courage et de détermination. Qui peut penser qu’une telle évolution de la demande sociale pourra être satisfaite à moyens constants ? L’amélioration de la prise en charge existante, comme la réponse aux besoins à venir, nécessitera des ressources supplémentaires. Dire le contraire est un mensonge ou une hypocrisie. Celles-ci doivent être justes et solidaires. Plutôt qu’une journée de travail supplémentaire cacophonique et non payée, je préconise un prélèvement sur l’ensemble des revenus, y compris ceux du capital, correspondant après montée en charge à environ 1 point de CSG, affecté à la prise charge de la perte d’autonomie. Cette démarche de clarté me parait préférable à l’annonce tonitruante de mesures non financées, comme ce fut le cas quand il a été récemment proclamé que de 2007 à 2012 les ratios de personnels de soins intervenants dans les maisons de retraite seraient doublés. Partageons cet objectif, mais assumons clairement que l’amélioration de la prise en charge en établissement comme au domicile aura un coût.
La mise en œuvre de ces orientations requerra enfin une large concertation. Il faudra plus et mieux associer à la définition des politiques nationales de solidarité les collectivités locales, et particulièrement les conseils généraux, en charge de la coordination des politiques sociales à destination des personnes âgées. La concertation devra aussi concerner les personnes âgées elles mêmes. Leur voix est trop peu écoutée. Je pense notamment au Comité National des Retraités et Personnes Agées (le CNRPA) et aux CODERPA, dans chaque département, qui devront être plus systématiquement saisis de tout projet touchant aux personnes âgées. Pour que ce grand débat national autour du vieillissement de la population ait lieu régulièrement, je soutiens le projet d’une Conférence nationale des Personnes Agées et du Vieillissement qui chaque année, à l’instar de la Conférence de la Famille, devrait rassembler au plus haut niveau l’ensemble des parlementaires. C’est aussi par cette reconnaissance que nous contribuerons à favoriser la participation des personnes âgées et retraités à la vie démocratique et citoyenne.
Mesdames, Messieurs,
Chateaubriand l’affirmait : « Quand on cesse d’aimer ses parents parce qu’ils ne nous sont plus nécessaires, on cesse d’aimer sa patrie ». Cette phrase, nous nous sommes efforcés de la démentir ensemble aujourd’hui. Nous voulons une approche intergénérationnelle et solidaire. Tous, nous aimons nos aînés et nous croyons en la capacité de la France de répondre aux défis du vieillissement. C’est pourquoi nous engageons cette mobilisation nécessaire, aujourd’hui en Seine-Maritime. Demain, je l’espère, cette même mobilisation aura lieu dans tout le pays.
