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Interventions

Vers l’armée européenne (Revue socialiste)

30 mars 2004

L’Europe avance à la fois par une série de petits pas et grâce à de grandes perspectives : l’armée européenne en fait partie. Acteur global, l’Europe doit devenir un acteur stratégique à part entière. L’Union européenne doit assurer la protection des Etats qui la composent et des citoyens qui y vivent. Elle doit être en mesure d’intervenir efficacement à l’extérieur, en particulier à la périphérie de son territoire. Elle doit enfin, par la conjugaison de son autorité morale et politique, de ses actions économiques et de ses moyens civils et militaires de gestion des crises, contribuer à rééquilibrer les relations internationales.

L’Europe avance à la fois par une série de petits pas et grâce à de grandes perspectives : l’armée européenne en fait partie.

D’ores et déjà, le Conseil européen, en avalisant la « stratégie européenne de sécurité » élaborée par Javier Solana, a formalisé notre attachement à des principes fondamentaux. Ce sont le multilatéralisme et la responsabilité du conseil de sécurité de l’ONU pour le maintien de la paix et de la sécurité, le rôle éminent du droit international et l’engagement diplomatique préventif dans la résolution des crises. Ces principes font l’objet d’un consensus entre les Européens et constituent un bon point de départ.

Du fait des transformations géopolitiques, les responsabilités de l’Europe en matière de défense et de sécurité sont appelées à croître. Plusieurs enjeux d’actualité le montrent. La contribution de l’Europe en faveur de la paix dans les Balkans et des équilibres régionaux en Méditerranée, aujourd’hui importante, sera demain déterminante avec le retrait militaire américain prévisible. L’Union européenne ne peut pas demeurer sans expression face à la guerre en Tchétchénie et devant la situation préoccupante dans le Caucase. Pas plus qu’elle ne peut rester sans propositions face aux violences qui déchirent Israël et la Palestine. L’extension des frontières de l’Union vers l’Est, dans la Baltique et en Méditerranée, vers des zones peu stables, nous conduit nécessairement à devenir un acteur majeur dans la gestion des crises qui touchent et toucheront ces zones. Plus largement, l’Europe doit jouer un rôle actif en faveur du désarmement et dans la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive. Elle doit avoir les moyens de se montrer plus audacieuse et plus généreuse dans son action pour le développement et la stabilité de l’Afrique. Enfin, l’hyper-terrorisme, qui vient de frapper effroyablement à Madrid, défie notre capacité collective à faire face, en coordonnant et en intégrant plus efficacement l’action de nos forces de renseignement et de sécurité.

L’Europe commence à prendre conscience de ces menaces et des nouvelles responsabilités internationales qui lui incombent. Mais elle n’en a pas encore tiré toutes les conséquences concrètes. La guerre en Irak l’a illustré : les Européens qui se sont opposés à la guerre avaient raison de le faire : pourtant, leur position a été gravement affaiblie, en partie par les divisions de l’Union mais, plus fondamentalement encore, par leur absence d’alternative crédible à la politique de sécurité américaine. Si cette alternative avait existé, avec la capacité de décision qui s’y attache, les Européens auraient été sans doute plus unis.

Pour être crédible, il faut avoir une stratégie et des moyens d’action. Certes, avec une population dépassant 450 millions de personnes, une production représentant le quart du PNB mondial et des crédits militaires qui s’élèvent à 162 milliards d’euros, l’Union européenne constitue déjà un acteur mondial. Les peuples européens eux-mêmes plébiscitent une politique de défense commune : 70% la soutiennent selon les derniers sondages. Mais, faute de stratégie commune et de moyens d’action partagés, l’Union reste encore très en deçà du rôle qui devrait être le sien sur la scène internationale. C’est cela qu’il faut changer.

Pour une véritable politique européenne de sécurité

Pour que l’Union assume ses responsabilités internationales, un préalable s’impose : à l’Union de prendre en charge sa propre sécurité. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Pour l’essentiel, la politique étrangère de sécurité et de défense de l’Union a été conçue comme un élément de médiation et de coordination des Européens dans les négociations ou les crises internationales. Les forces de l’Union ont été organisées pour des opérations de rétablissement et de maintien de la paix hors du territoire de l’Union. Le paradoxe est là : aujourd’hui, l’Union est compétente pour agir à l’extérieur, pas pour se prendre en charge elle-même !

Etendre les missions de la politique européenne de sécurité et de défense à la sécurité de l’Europe et, dans cette perspective, mettre à niveau ses moyens, constitue un enjeu essentiel des années à venir. L’instauration d’institutions particulières et la mise sur pied de capacités autonomes d’intervention ne suffiront pas. L’objectif à terme doit être d’intégrer parmi les missions de la politique de défense européenne la lutte contre le terrorisme et la protection du territoire de l’Union, deux priorités pour les citoyens européens.

Constatons que nous en sommes loin. Aujourd’hui, la sécurité de l’Union reste tributaire non seulement des choix effectués par les États membres et par l’OTAN, mais des moyens mis en ouvre de manière désordonnée par toutes les parties prenantes. Résultat : les Etats européens ne sont pas encore capables d’assurer une protection efficace du territoire de l’Union et de ses populations. Jusqu’à présent, les Européens se sont appuyés sur l’OTAN et donc sur l’allié américain. Cette situation héritée de la Guerre froide a montré ses limites. Depuis le 11 septembre, les États-Unis et la plupart des pays européens, ont interprété différemment les menaces. La divergence de part et d’autre de l’Atlantique a autant porté sur le diagnostic que sur les réponses. Si l’Europe veut pouvoir assumer sa propre sécurité, et donc prendre en main son destin, elle n’a d’autre solution que de développer des moyens d’action communs à travers l’Union. Il ne s’agit pas d’envisager la puissance pour la puissance - l’Europe a renoncé de longue date à tout projet impérialiste - ni de vouloir l’autonomie pour l’autonomie, mais de conforter la liberté de décision et d’action de l’Union par l’affectation de moyens, notamment militaires, crédibles et suffisamment robustes. A cette condition, le positionnement de l’Union européenne à l’égard des États-Unis comme allié partageant une histoire et des aspirations communes, comme partenaire fiable pouvant avoir sur certains points des intérêts différents, comme facteur d’équilibre sur la scène internationale, aura plus de chances de prévaloir.

La méthode : consolider les acquis et développer les coopérations renforcées

Le renforcement de la politique de défense et de sécurité de l’Union passe selon moi par trois étapes : la consolidation des acquis, la constitution d’éléments de forces communes et, finalement, le projet d’une défense intégrée.

L’Union européenne mobilise aujourd’hui environ 8 milliards d’euros pour ses actions extérieures (aide humanitaire, aide au développement, etc). Elle a besoin d’une meilleure coordination de ses politiques et d’une rationalisation de ses moyens et procédures d’intervention. Parce qu’ils renforcent l’autorité de l’Union dans le domaine de la politique étrangère et de défense, les acquis du projet de Constitution européenne sont utiles. La création d’une présidence stable du Conseil européen, la nomination d’un ministre européen des affaires étrangères, l’inclusion d’une clause de solidarité et d’une clause de défense mutuelle et la création d’une Agence européenne des capacités de défense sont des avancées importantes, qu’il faut soutenir. En revanche, il est regrettable que le principe de la majorité qualifiée pour les décisions de PESD (en tout cas pour celles qui sont préalables ou préparatoires à la décision de recourir aux forces armées) ait été abandonné.

Il serait préférable d’obtenir ces avancées à 25 . En particulier, la Constitution doit permettre à tous les membres de l’Union de partager un socle et des principes communs. Cela étant, en respectant la compétence plénière de l’Union, quand la conviction et l’engagement de l’ensemble des pays de l’Union font défaut, la voie des coopérations renforcées, sur des projets concrets, doit être exploitée pour accélérer l’intégration.

Dans le respect de ce principe, la mise sur pied par certains Etats membres d’une coopération de défense plus structurée est envisageable, dès lors qu’elle se situe à l’intérieur des institutions européennes. L’objectif est d’obtenir davantage d’efficacité grâce aux moyens que peuvent apporter les Etats les mieux dotés et les plus ambitieux en matière de défense. Dans cette démarche d’association plus étroite, le couple franco-allemand peut et doit jouer un rôle d’entraînement. En insistant sur la proximité de nos conceptions de la sécurité internationale, et sur l’histoire déjà longue de notre coopération, nous devrons montrer l’exemple, notamment dans le domaine de la planification et de l’armement (compatibilité des équipements, fourniture en commun, etc.). J’ai même évoqué l’idée audacieuse de la fusion des armées française et allemande qui quoi qu’on en dise, ferait sens et constituerait un formidable élément de dynamique et d’influence. La coopération de défense devra rester ouverte à l’adhésion des autres États membres - je pense en particulier au Royaume-Uni. En revanche, les États non parties prenantes ne devraient pas disposer d’un pouvoir de blocage. En cas d’opérations militaires effectuées avec les moyens apportés en coopération, des formules institutionnelles spécifiques doivent être mises en place, au sein de l’Union.

L’objectif : vers une défense intégrée

A terme, l’Union européenne a vocation à développer ses responsabilités à l’exemple de l’OTAN qui se considère comme une organisation de sécurité multifonctionnelle et non pas comme une simple alliance militaire. L’Union ne se posera pas en concurrent de l’OTAN, mais elle devra être un pilier intégré en son sein. Cette réévaluation des finalités de l’Europe de la défense impose de reconsidérer ses ambitions, ses moyens et de développer ses forces.

Chacun sait que les moyens militaires des États européens, sans évoquer les forces européennes propres, leur interdisent aujourd’hui de peser suffisamment sur les affaires du monde et de prendre complètement en charge leur propre sécurité. Concrètement, pour mettre à niveau nos capacités militaires, dans un contexte budgétaire peu favorable, il n’y a pas d’autre solution que d’adopter une discipline européenne commune fondée sur la spécialisation des contingents de forces, la mutualisation d’une partie des moyens, l’acquisition en commun de matériels interopérables. La commande groupée des grands équipements militaires est d’ailleurs une nécessité si l’on veut sauvegarder et consolider une plate-forme industrielle de haute technologie en Europe.

S’agissant du renforcement des capacités opérationnelles et stratégiques de l’Union, il faudra, dans l’immédiat, s’appuyer sur des coopérations renforcées. Cette coopération devrait comporter plusieurs éléments précurseurs d’une défense européenne intégrée : la constitution d’unités placées sous commandements unifiés, notamment pour des forces de réaction rapide ; la coordination des travaux des états-majors stratégiques ; la mise sur pied d’un programme de formation initiale des officiers ; le développement rapide de l’agence européenne de défense ; l’application de critères de convergence aux budgets militaires ; la programmation harmonisée des grands équipements militaires notamment dans le domaine spatial ou dans celui de l’allonge stratégique ; le renforcement et la coordination des efforts de recherche et développement.

De même, la priorité opérationnelle et stratégique des systèmes d’information, également utiles pour la gestion des crises et le contrôle du désarmement, devra être mieux affirmée. Notre retard collectif dans ce domaine, qui va de l’interprétation de l’information jusqu’aux actions de brouillage ou de leurre des systèmes adverses, doit être comblé. Quoique largement consensuelle dans son principe, cette priorité est mal satisfaite. Elle permettrait une intégration en douceur des capacités européennes et, d’autre part, elle crédibiliserait les forces européennes en leur conférant un poids accru dans l’OTAN et une réelle autonomie dans le cadre d’opérations hors OTAN.

Tout cela constitue, je le crois, la voie et la méthode à suivre vers une Europe puissance que les socialistes appellent de leurs voux depuis de nombreuses années. Comme chacun, je mesure les difficultés et les obstacles d’un tel projet, faute pour l’heure d’une volonté politique claire et en raison des partages de souveraineté qu’il suppose. Mais, quel serait le projet alternatif, sauf à accepter à une perte progressive de puissance ? La défense et la sécurité constituent un chantier prioritaire pour l’Europe et nous devons nous fixer l’objectif d’une Europe unie dotée à terme d’une armée intégrée. C’est un choix politique et stratégique majeur des quinze prochaines années. Ce que nous avons fait pour la monnaie, nous devons à présent le réaliser pour la défense. Pour un pays comme la nôtre, attaché à l’indépendance et à l’autonomie de ses moyens militaires, le choix peut paraître difficile : il s’impose pourtant, si l’on veut bien admettre que c’est la condition d’une puissance retrouvée sur la scène du monde.

Car L’Europe possède la taille critique pour peser sur le cours des choses et pour que nos objectifs de transformation de la société internationale vers davantage de sécurité et de justice ne restent pas lettre morte. Acteur global, l’Europe doit devenir un acteur stratégique à part entière. Dans cette perspective, l’Union européenne doit assurer la protection des Etats qui la composent et des citoyens qui y vivent. Elle doit être en mesure d’intervenir efficacement à l’extérieur, en particulier à la périphérie de son territoire, afin de restaurer la paix lorsqu’elle est menacée. Elle doit enfin, par la conjugaison de son autorité morale et politique, de ses actions économiques et de ses moyens civils et militaires de gestion des crises, contribuer à rééquilibrer les relations internationales.

Commençons donc par rendre les défenses européennes plus efficaces par la rationalisation des moyens existants et la mise à niveau de certaines capacités stratégiques nécessaires à notre autonomie de décision et d’action. Engageons nous à ce que nos grands programmes d’armement soient désormais conçus dans un cadre multinational afin que les armées européennes soient progressivement équipées de matériels identiques. Définissons une programmation européenne des moyens militaires. Constituons des forces de réaction rapide, en particulier un corps européen humanitaire déployable sur très bref préavis. Uniformisons la formation et l’entraînement des cadres spécialisés et accélérons la mise en place d’un collège européen pour les officiers supérieurs. Multiplions les unités communes placées sous l’autorité d’états-majors intégrés qui renforceront les capacités d’intervention de l’Union et forgeront l’esprit de défense européen. Le travail ne manque pas pour peu que la volonté politique s’exprime.

En nous fixant des objectifs concrets, nous ferons progresser l’Europe de la défense. Aux côtés d’une Europe de la croissance et de l’emploi et d’un Traité social, ce doit être l’une des priorités de notre projet européen pour les années à venir. A l’échelle du monde, à l’heure des Etats continents, j’y vois la possibilité de reconquérir des marges nécessaires de manouvre et d’action. A l’échelle de l’Europe, ce sera l’un des moyens de susciter, parmi les citoyens, un nouveau et indispensable désir d’Europe.

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