Nous devons reconstruire la gauche en restant
fidèles à nos valeurs et en ajustant nos
propositions. Proposons concrètement à gauche
et proposons moderne



Bâtir la démocratie territoriale

3 avril 2004

Conseil national du 3 avril 2004.

Chers camarades,

Le 28 mars, nous avons remporté notre plus grand succès électoral depuis 1981. Ne boudons pas notre bonheur. De voir tout à l’heure, sur cette tribune, les présidents de région et de départements socialistes, les visages de ce succès, nous a tous impressionnés et fait chaud au cœur.

Cette victoire nous confère des responsabilités nouvelles dans la profondeur du pays. Il y a à ce succès beaucoup de causes, François Hollande y est revenu, j’y reviendrai moi-même. Une des causes et des conséquences, c’est un dynamisme nouveau du Parti socialiste, une des causes et des conséquences, c’est un affaiblissement du pouvoir.

Nous sommes confrontés à une situation politique nouvelle qui, chacun ici le reconnaît, n’avait rien d’évident il y a un an et demi, ni même il y a trois mois. Personnellement, j’ai eu le plaisir auprès de François de coordonner le programme. M’occupant avec André Laignel des élus et des territoires, j’ai cru comprendre que notre champ de travail allait un petit peu s’étendre. Pour avoir aussi effectué pas mal de déplacements, je vais évoquer deux souvenirs.

Je l’ai fait auprès des nouveaux présidents, puisque maintenant, dans cette salle, il ne faut plus appeler ceux qu’on rencontre que « Président », ou « Présidente ». J’ai le souvenir un déplacement à Longwy avec Jean-Pierre Masseret au cours duquel j’ai senti une espèce de bascule. Dans ce site très durement touché sur le plan industriel, nous avons rencontré des ouvriers, des syndicalistes. Alors qu’auparavant, lorsqu’on nous rencontrait, on nous disait : « Pourquoi n’avez-vous pas fait ceci ou cela ? », nos interlocuteurs, cette fois-ci, nous questionnaient : « Qu’allez-vous faire quand vous arriverez aux responsabilités ? » Je me rappelle en avoir parlé aux camarades en revenant, le lendemain, et leur avoir dit : « Là, nous vivons peut-être un basculement. »

L’autre mouvement, c’est en Bretagne que je l’ai perçu. Dans un meeting près de Vannes avec Jean-Yves Le Driant, j’ai eu le sentiment qu’il y avait une adéquation, peut-être même davantage, une identification entre l’équipe que nous présentions, le projet qui était le nôtre, et les souhaits de la population. Quand je regardais, soir après soir, territoire après territoire, les personnes rassemblées dans nos réunions, nombreuses, ce qui frappait, c’était le retour de l’électorat populaire avec une ardeur et une joie militante retrouvées.

Tout cela explique pour une bonne part le succès, même s’il faut rester modeste parce qu’il y a une grande volatilité dans l’électorat et des limites à notre succès. Cela n’empêche pas l’analyse, on l’a commencée, je voudrais la prolonger rapidement. D’abord en tirant quelques leçons de la campagne qui, à mon avis, valent au-delà - ce qui les rend intéressantes.

Nous avons fait le choix de la simplicité et de l’efficacité. Nous avons choisi une thématique simple et clivante : non à la politique gouvernementale, oui au développement de nos régions et de nos départements. Cette simplification des thèmes a permis, dans un premier temps, le rejet du gouvernement puis, progressivement et dans la dernière ligne droite de la campagne, une adhésion à nos propositions portées par nos chefs de file. Attitude simple et claire aussi, la stratégie de l’opposition frontale et responsable à la droite, telle que je l’avais préconisée lors de notre congrès de Dijon. Les Français l’attendent de nous et elle constitue l’une des causes de la réduction à la portion plus que congrue de l’ultra-gauche. Simple également, notre comportement entre partenaires de gauche, prenant la forme d’un contrat de responsabilité passé d’abord avec les Verts, ensuite avec les communistes et avec d’autres.

Face à cette simplicité, les choix tactiques de la droite sont apparus flous pour ne pas dire obscurs. Contrairement à ce qu’on nous avait annoncé, il n’y a pas eu d’effet de l’ancien ministre de l’Intérieur, ni en Ile de France ni ailleurs. Il est un peu comme le monstre du Loch Ness : beaucoup en parlent, mais pas grand monde ne l’a vu. De même, j’ai été frappé de la contradiction entre la volonté de la droite de conserver ou conquérir le pouvoir et son refus de l’exercer en lui donnant une signification collective, en faisant peser une unité de vue et d’action entre les territoires.

Et puis, bien sûr, cette simplification a été manifeste à travers les quelques mesures symboles déclinées dans la différence des régions et des départements - parce que les situations ne sont pas les mêmes -, mais qui se sont imposées peu à peu à l’oreille des électeurs, tels que les emplois tremplins, la gratuité des livres, les éco-régions, la participation démocratique. Précisément, le fait que nous ayons convergé dans notre approche a sans doute eu un rôle utile.

Deuxième leçon que je veux mettre en évidence : une implication massive des militants et des élus dans l’élaboration, la mise en œuvre et le suivi de nos propositions et de notre campagne. A partir de la réunion des secrétaires de section fin janvier, à partir d’un plaisir retrouvé de militer, nous avons réaffirmé, beaucoup plus qu’à certains moments, ce qu’est l’identité socialiste, sans quoi absolument aucun succès n’est possible.

Le réseau des élus, en particulier des maires, a joué un rôle absolument central dans cette campagne. J’ai le souvenir de discussions avec Philippe Madrelle, président du conseil général de Gironde, et avec Alain Rousset, président du conseil régional d’Aquitaine, à un moment où nous étions en difficulté, notamment par rapport aux candidats de l’UDF qui tentaient de nous tailler des croupières, que ce qui permettait de faire basculer les choses, c’était, dans une région comme celle-ci où nos représentants sont très nombreux, le rouleau compresseur des élus. Cette force positive des élus, il ne faudra pas l’oublier.

Dernière remarque sur ce point, il y a eu un rôle décisif du tempo de campagne, notamment de la fin de campagne. Désormais, l’électorat est très volatile - 15 % des électeurs, dit-on, se déterminent le dernier jour. Dans ces conditions, il est très important que nous achevions nos campagnes en ascension, et non pas que nous considérions que la campagne est terminée quinze jours avant sa fin. La campagne a été une gestion du temps et la leçon principale est qu’il faut commencer très tôt - qu’il s’agisse des programmes comme des candidats - puis évoluer, s’adapter, se garder des forces pour la fin. De ce point de vue, même si nous avons sans doute commis des erreurs collectivement, je pense qu’elles n’ont pas été tellement nombreuses.

Deux autres remarques s’imposent à l’issue de cette campagne 2004. D’une part, nous n’avons fait aucune concession au Front national. Les résultats démontrent que l’argument, continuellement brandi par la droite, des triangulaires qui expliqueraient la victoire de la gauche, ne tient pas. En revanche, ne nous faisons pas d’illusion : le Front national n’a pas reculé. C’est pour nous, socialistes, un problème et un obstacle absolument majeurs. D’autre part, il faut mettre en évidence le triangle du succès : l’union - non seulement en notre sein, c’est évident, mais avec les autres forces de gauche -, l’écoute et le projet. C’est dans cette nouvelle déclinaison de l’union, de l’écoute et du projet que se situe probablement ce passage de la gauche plurielle à la gauche nouvelle qui est à la fois plus concrète, plus à l’écoute, plus unitaire et plus tournée vers l’avenir. Parmi les éléments d’écoute, au cours de nombreux déplacements, j’ai relevé que deux sujets, parmi beaucoup d’autres, avaient une force considérable : la question du logement - qui croise énormément de demandes - et celle de la réindustrialisation et de la lutte contre les délocalisations - qui est et qui va devenir un thème absolument central dans les temps qui viennent.

La deuxième série de remarques porte sur l’utilisation de ces grandes victoires locales. Il y a deux pièges à éviter, mais ils sont tellement massifs que nous serions fautifs de tomber dedans. Il y a évidemment le piège de la déception. Les électeurs nous ont dit : « Ne nous décevez pas. » Il faut donc mettre en œuvre rapidement nos engagements, à la fois en termes de contenu et de méthode, et le faire savoir. Autre piège à éviter, celui de l’illusion. Beaucoup de collectivités locales sont désormais roses, mais l’État, le gouvernement, l’Assemblée nationale, le Sénat, restent bleus. Notre victoire ne doit pas servir à Jacques Chirac, le moment venu, de caution à son inaction. Parce que dans quelques mois, lorsque les chiffres du chômage ne se seront malheureusement pas améliorés, lorsque les délocalisations se seront multipliées, que la crise du logement se sera aggravée, ce Président de la République, ce gouvernement ou un autre, diront d’un air étonné : « Mais que font les régions et les départements socialistes ? » Il est donc faux institutionnellement et erroné politiquement de laisser croire que nous pourrions neutraliser tous les effets négatifs de la politique gouvernementale. Nous savons que pour changer la politique, il nous faut conquérir notamment une autre présidence, et je ne parle pas de celle de l’Alsace. Beaucoup est possible au plan local, et nous ferons le maximum pour honorer nos engagements. Mais il doit être clair, dès maintenant, que la situation du pays implique une autre politique, ce qui veut dire une autre majorité et d’autres scrutins avec d’autres résultats.

En ce qui concerne l’application de nos engagements, je n’ai pas de craintes. Ayant écouté les discours des présidents de région et de département, je sais qu’ils ont tous la volonté d’agir vite. Les Français ne nous a pas donné un chèque en blanc, mais une lettre de mission. Nos collectivités, en particulier nos présidentes et présidents, sont nos porte-drapeaux. Il va être nécessaire de mettre en commun nos bonnes pratiques, de développer la formation, l’information, de mettre en réseau l’ensemble des actions et des synergies. Ce sera, avec Claudy Lebreton, le rôle de la FNESR. Ce sera notre rôle au secrétariat national, à André Laignel et à moi-même. Il faudra développer avec les nouveaux exécutifs beaucoup de rencontres. Je pense qu’il serait opportun que le parti organise chaque année une sorte de rendez-vous du 28 mars où nous ferons le compte rendu de ce qui est fait et bien fait dans nos régions et nos départements.

Autre thème sur lequel je veux insister : la démocratie territoriale et notre position à l’égard de la pseudo-décentralisation Chirac-Raffarin.

Nous avons dit, à la fois au niveau du parti, à l’Assemblée, au Sénat, tout le mal que nous pensions des textes qui nous ont été proposés, conçus pour transférer les charges et affaiblir, dans les faits, l’action publique locale plutôt que pour renforcer la démocratie territoriale. Nous avons résumé nos propositions dans un texte adopté par le bureau national, qui donne les grandes lignes de notre approche de la démocratie territoriale autour du concept de participation démocratique, de péréquation financière, de maintien des services publics de proximité et de simplifications administratives.

Mais à ce stade, je pense qu’il faut être très clair sur notre attitude à l’égard des textes gouvernementaux, présents ou à venir. Nous avons demandé - et Jean-Marc Ayrault l’a fait en notre nom - la suspension de l’examen parlementaire du texte sur les responsabilités locales. En discutant tout à l’heure avec un certain nombre de collègues, présidents ou devenus présidents, je sais qu’il y a, à leur niveau, comme au nôtre, la volonté de réaffirmer notre opposition au transfert des TOS de l’Éducation nationale. Nous demandons également que les questions financières soient discutées et tranchées au Parlement avant tout transfert supplémentaire de compétences - faute d’engagement précis sur les ressources, la pseudo décentralisation deviendrait un piège mortel pour nos collectivités départementales et régionales.

Je pense donc que sur ce point, notre message doit être extrêmement clair. Je suis sûr que nos présidents de région et de département, qui ont une crédibilité extrêmement forte à le faire, s’adresseront au pouvoir gouvernemental pour être reçus par le Premier ministre et exprimer leurs demandes légitimes, ainsi que leurs propositions.

Je terminerai mon propos en faisant deux remarques sur l’attitude du Président de la République après ce désaveu cinglant des électeurs et sur la notion de réforme.

On connaissait déjà les petits arrangements, les grandes turpitudes, ainsi que les déviations ou dérives du régime présidé par Monsieur Chirac. Mais il me semble qu’avec ce qui s’est passé depuis quelques jours et la composition du gouvernement, on atteint un sommet qui pose un grave problème de démocratie, et pas seulement pour les raisons qu’on a souvent dites. D’abord, le fait de reconduire quasiment à l’identique les ministres battus, est non seulement un mépris pour le sens du vote, mais un mépris pour la participation massive des électeurs. On ne peut pas, comme l’a fait Jacques Chirac, se féliciter d’une participation en hausse, mais refuser de tenir compte des votes émis par les Françaises et les Français. Toutes les démocraties respectent une règle selon laquelle un gouvernement n’est pas composé des battus du suffrage universel. Or, dans la France de 2004, on se trouve dans une situation où il y a non seulement reconduction des battus, mais où semble être donnée, au plus haut niveau de l’Etat, une prime à la déroute électorale. Ceci est contraire à la démocratie. En même temps, on constate un abaissement de l’institution du Premier ministre qui devient - sa personne n’est évidemment pas en cause - dans sa fonction totalement décrédibilisé. Se produit du coup un abaissement de la fonction présidentielle qui ne se révèle malheureusement pas à la hauteur de sa tâche.

Enfin, je veux souligner à quel point il y a contraste, et même contradiction, entre le chemin pris par notre camarade Zapatero en Espagne, décidant - il faudra faire de même en France le jour venu - que la moitié des membres du gouvernement sont des femmes, et le choix retenu par le Président de la République de diminuer la part, déjà limitée, qui est celle des femmes dans son propre gouvernement.

Enfin, je voudrais souligner à quel point, à travers ses dernières interventions, le Président de la République a continué ce que j’appelle une présidence verbale ou une présidence de défausse. Je ne sais pas plus que vous si la fin de mandat sera crépusculaire ou s’il y aura un redressement, mais j’ai été frappé du fait que deux arguments seulement revenaient en boucle dans la bouche du Président de la République et des responsables de droite.

L’argument de l’héritage garde leurs faveurs. Sur ce point, nous devons être plus offensifs. Il faut dire que le problème, ce n’est pas l’héritage, c’est qu’en peu de temps il a été dilapidé. La droite et le Président de la République peuvent être heureux d’avoir reçu en héritage une baisse de l’endettement public, une réforme comme la CMU, des contrats de plan, des recrutements dans l’Éducation nationale, alors qu’en moins de deux ans, ils ont dilapidé cet héritage. Ne nous laissons pas acculer sur ce point.

Reste alors l’argument de la réforme, selon l’adage à la mode au sein de la droite : « nous avons été battus parce que nous avons engagé des réformes ». Autrement dit, les Français seraient irréformables parce que globalement ingouvernables. Je refuse cette mystification. Les retraites n’ont pas été négociées, elles ne sont pas équitables, elles ne sont pas financées. Les chômeurs sont plus nombreux et moins indemnisés. Ce qui est arrivé en matière de recherche n’est évidemment pas une réforme. Et on peut avoir les plus grandes craintes en matière d’assurance maladie. Il faut donc que, refusant l’accusation d’immobilisme, nous sachions définir ce qu’est pour nous une réforme, qui doit être à la fois juste, justifiée, négociée, éclairée. C’est seulement ainsi que nous pourrons, nous les socialistes, rassembler les deux France, celle qui pense qu’elle a un avenir et celle qui, malheureusement, croit qu’elle n’en a pas.

Chers camarades,

Nous allons mettre en place dans nos départements et nos régions la politique pour laquelle nos camarades ont été élus, sans oublier les départements et la région où nous sommes minoritaires. Nous allons, au plan national, continuer notre travail d’opposition, à la fois responsable et frontal, au Président de la République et au gouvernement. Visiblement, Chirac veut gagner du temps. Je ne sais pas si c’est jusqu’aux élections européennes ou jusqu’à cet événement cosmique qu’est le congrès de l’UDF. Mais en tout cas, en voulant gagner du temps, il en fait perdre beaucoup à la France. Nous allons élaborer notre projet et nos collectivités territoriales auront un rôle majeur dans cette tâche.

J’ai noté dans cette campagne que Mitterrand, de même que Jospin, revenaient souvent dans les thématiques abordées. Tant mieux ! Mitterrand nous disait souvent que les batailles nationales se gagnent ou se perdent d’abord au plan local. Je pense que ce scrutin a, de fait, une double nature de résistance et d’espérance : résistance au gouvernement, puisque c’est nous que les Français ont choisis pour les défendre, et en même temps, espérance à concrétiser et à prolonger. C’est la prochaine étape. La victoire est belle, mais plus elle est belle, plus l’exigence est importante. De ce qui a été dit ce matin, du climat qui existe, je sais que nous allons être collectivement à la hauteur de cette exigence. Merci.

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